Lecture offerte n° 2

13 min – Nouvelle – Polar / Noir

3ème Prix du concours Roussillon NoirPublication dans l’édition du Festival de Perpignan

RÉVÉLATION

Chez les GOUET on est tueur en série de père en fils. C’est la tradition. On apprend sur le tas en assistant les aînés à la tâche, on observe, on prend des notes. Et quand vient l’âge exaltant de la mise en pratique, vers neuf ans, on s’entraîne en famille. Ainsi avait péri Cyril GOUET, onze ans, victime de l’irrépressible engouement de son petit frère pour les armes blanches.

Le minot s’appelait François mais on le surnommait Croquette depuis qu’un dogue argentin lui avait dévoré quelques doigts. Son père l’avait pourtant prévenu que les animaux se laissent rarement disséquer vivant.

Croquette aimait surtout jouer de la pointe des lames dégoulinantes de sang pour composer sur la moquette du salon, à la façon de Jackson Pollock.  Ce petit avait une âme d’artiste. Toutes les bestioles du coin finissaient en œuvre d’art, jusqu’au mignon hamster de la fillette des voisins. N’en déplaise à la mère Gouet qui était chaque fois horrifiée en découvrant son intérieur barbouillé de rouge.

Le jour où Croquette massacra son grand frère sur le sofa tout neuf, et tout blanc, elle piqua une de ces crises ! Il faut la comprendre, les tâches de sang sont si difficiles à éliminer – même avec un bon détergent – et cette fois-ci il y en avait tant ! Sa colère dura, dura… Un poil trop longtemps pour le père Gouet qui détestait les râleuses. Cela tombait bigrement bien : ce fut l’occasion de dévoiler à son rejeton les secrets d’un meurtre parfait, sans témoin ni indice. Avec en bonus l’élimination complète et définitive d’un corps humain – celui de sa femme – quelle enrichissante expérience ! C’était propre, c’était beau ; du travail de pro. Certes, le jeune François était un peu contrarié d’avoir perdu sa maman. Qui donc allait faire le ménage derrière eux à présent ? Nul doute que la corvée serait pour lui.

Toutefois c’est d’humeur guillerette que le duo assassin mit le cap cette année-là sur la vallée du Cady, dans les Pyrénées Orientales, pour les grandes vacances. Ils n’emportèrent que le strict nécessaire : deux flacons d’éther, du câble électrique, un large rouleau de ruban adhésif, une paire de ciseaux, plusieurs lames de rasoir, quelques vêtements tout de même, le couteau de chasse du grand-père et la Sainte Bible.

    Dans la famille PATEAU de Perpignan, on est scout de génération en génération depuis presque un siècle. C’est la tradition. Tout le monde y passe, y’a pas le choix. Les filles comme les garçons, dès leur plus jeune âge, avec en bagage le goût de l’aventure plié entre foi et bravoure sur un stock inépuisable de sourires radieux. Scout toujours, c’était le lot de tout PATEAU, avec à cœur de faire honneur aux anciens : bonne-maman qui fut en son temps cheftaine d’unité ; le grand-oncle qui, en tant que routier dans le clan scout de la Réal sous la seconde guerre mondiale, avait eu l’immense privilège de compter parmi les pèlerins chargés de conduire et d’ériger au Pic du Canigou la lourde Croix forgée qui y trône toujours.

    Thomas PATEAU, dix-sept ans, sixième enfant d’une fratrie de onze têtes, n’avait jamais trouvé l’intérêt ni le courage d’avouer à ses proches l’étendue de son incroyance. Personne ne pourrait le comprendre ; lui-même n’y comprenait rien. Il avait pourtant reçu une éducation en tous points semblable à celle de ses frères et sœurs, généreusement enduite de morale chrétienne, parsemée de messes et de catéchisme, cadrée par la rigueur conservatrice d’établissements privés tels que l’école St-Thérèse de l’Enfant Jésus. L’influence de l’entourage, le bain culturel, les préceptes quotidiens autant que les sermons dominicaux, non vraiment, rien n’y fit : en dix-sept ans d’existence, Thomas n’avait jamais cru en Dieu. Le jeune homme ne jurait que par les faits, les chiffres, l’exactitude vérifiable et quantifiable des choses de ce monde. Et à lire dans ses pensées, ce n’était pas sa participation à la mythique ascension du Canigou dans six mois, à la St-Pierre Orseolo, qui y changerait quoi que ce soit. Toute mystique que la grimpette au Pic pouvait paraître à certains, Thomas ne s’attendait guère à la moindre révélation. D’ailleurs il avait tout lu à propos de ce massif ; qu’est-ce qui pourrait bien le surprendre ?

Première victime

    En attendant le retour de son père, François scrutait l’horizon depuis le balcon : une colline en face, le Canigou sur la gauche, la rivière du Cady au milieu de la station thermale de Vernet-les-bains et un louveteau aux abords du bois de Vernys.   

— Je szais !, j’ai trouvé !, jubilait le jeune Alexandre au milieu de son groupe, regardez, en B-3 szur la carte : l’Églizhe Notre-Dame du Paradis !! J’ai trouvé le « Paradis des bains » de l’énigme, j’en szuis szûr !!

— Bravo Alexandre !, félicita Thomas, je propose de suivre cette piste, qu’en dites-vous ?!

— Hourra !! hurlèrent les enfants en brandissant leurs petits poings victorieux.

Au cours du grand camp d’été de cette année, Thomas PATEAU s’était vu attribuer la responsabilité d’une demi-douzaine de louveteaux en tant que chef d’unité pour diriger un jeu de piste sur la station. Son rôle le comblait, parce qu’il lui permettait d’inculquer à ces jeunes esprits quelques solides connaissances. L’itinéraire secret prévu par Thomas devait conduire son groupe à l’étude comparative de plusieurs spécimens de l’arboretum de Vernet et à la découverte de son patrimoine. Bravant la soif sous une chaleur cuisante, la petite troupe pénétra dans une charmante ruelle fleurie, sans qu’aucun de ses membres ne remarque l’inconnu de neuf ans aux intentions troubles qui les suivait depuis plus d’un quart d’heure.

    Lorsque Jean-Baptiste GOUET rentra des courses aux alentours de 17h40, il constata l’absence de son fils, puis celle de la dague de chasse héritée du grand-père qui logeait habituellement dans son bel étui en peau de bourgeoise. GOUET sourit en contemplant l’étui vide : Brave petit, pensa-t-il. Puis il descendit une bière bien fraîche en échafaudant quelques sombres projets de dépeçages en série dans tout le Roussillon, pour se détendre. Aussitôt des effluves pestilentiels vinrent à lui, comme invoqués par son ardent désir de meurtre, et accompagnaient délicieusement sa douce rêverie ; il s’empara alors d’une blonde qu’il secoua vigoureusement pour la faire mousser. Gouet aimait en avoir plein la trogne tandis qu’il suçotait le goulot de sa Rince Cochon. Quand il fut à sec, et pleinement détendu, GOUET se leva. Il remonta les émanations putrides jusque dans la salle de bain. Là, posé à même le carrelage près d’une grille d’évacuation, un amas de lapins saignés du jour et entièrement désarticulés laissait présager du sort de la future victime de son fils. Le père GOUET avait hâte de voir le résultat ; il se doucha à la va-vite pour ne rien rater du journal d’informations locales, des fois que, c’était certes un peu tôt, mais bon, après tout, on ne sait jamais.

    À la même heure, la gendarmerie de Vernet-les-bains se trouva assaillie de scouts en larmes et de parents en panique : le petit Antoine Bolet, huit ans, avait disparu. Thomas était consterné ; comme il n’avait rien remarqué, les enquêteurs jugèrent son témoignage parfaitement inutile, contrairement à celui d’Alexandre. Le jeune garçon expliqua qu’Antoine se tenait juste derrière lui lorsqu’ils ont traversé le pont Noguères en revenant du Théâtre de Verdure. Alexandre était formel, même que « sze con sz’amuzhait à marmonner mon prénom en zhozhotant… ».

Huit fois qu’Alexandre répétait sa déclaration aux gendarmes, aux secouristes alpins, aux pompiers volontaires, au médecin de garde, à la famille, aux scouts, aux civils venus proposer leur aide, aux touristes égarés.

La station fut consciencieusement inspectée, le jeu de piste fut parcouru dans un sens puis dans l’autre, les habitants furent interrogés, les eaux brassées et les autorités locales achevaient d’organiser la fouille minutieuse des forêts environnantes.

    Pas de flash spécial sur la chaîne locale. Rien non plus à la radio. La déception du père GOUET se lisait dans son assiette. Le sang de son entrecôte intacte avait complètement figé sur ses patates à l’ail. Il zappait inlassablement sans se douter que dehors, là, juste au pied de son immeuble se profilait l’annonce d’un exploit familial, qu’il n’y avait qu’à baisser le volume pour entendre s’élever la mélodie du drame, qu’il n’y avait qu’à se pencher au balcon pour contempler la soixantaine de silhouettes insignifiantes en train de s’enfoncer dans la pénombre du sous-bois au soleil couchant.

Le boucher

    9H30. Pendant que les braves gens ayant participé la veille à la battue dormaient encore profondément, le désarroi se propageait dans les locaux des autorités. Les gens étaient bouleversés à cause de la macabre découverte de ce matin.

Monsieur Juan Pablo RAMÓN MARIA DEL PILAR, la soixantaine fringante, était venu de Berga en Espagne avec son épouse pour célébrer leurs noces de fer au refuge de Mariailles – un panorama de rêve – à 1700 mètres d’altitude au-dessus de la ville de Casteil. C’était en allant se soulager au vent frais du petit matin, aux alentours de 6h, dans les parfums de conifères et d’herbe humide, que Juan Pablo avait aperçu une bête au comportement étrange le long d’une barrière. Il crut reconnaître un mouton et s’approcha sans crainte. C’était un chien, en train de ronger la jambe de quelqu’un. Comme le quelqu’un en question n’était pas au bout de la jambe, Juan Pablo avait donné l’alerte.

L’arrivée des gendarmes sur les lieux déplu beaucoup au chien qui dut se résoudre à rendre la jambe. Les agents se déployèrent et découvrirent rapidement les restes du petit Antoine. On aurait dit une dinde de noël en fin de repas, quand il n’y a plus qu’un peu de farce baignant dans le jus de la carcasse éventrée, la peau de côté et les os éparpillés autour.

La police scientifique venue de Prades repartit avec les morceaux tandis que les gendarmes bouclèrent le périmètre et interdirent l’accès aux sentiers de randonnée jusqu’à nouvel ordre. Vers 11 heures, tandis que l’identité de la victime fut rapidement confirmée par un fichier dentaire concordant et des parents effondrés dans le couloir de la morgue, la tragédie se diffusa dans toute la vallée. Jusqu’aux oreilles de Jean-Baptiste GOUET, qui le tenait de sa boulangère qui le tenait de sa concierge qui le tenait du facteur qui ne tenait pas sa langue. Jean-Baptiste bouillonnait de joie. L’appétit lui revint sur-le-champ : d’un coup de dents, il décapita sa baguette encore chaude.

    Après la déposition de monsieur Juan Pablo RAMÓN MARIA DEL PILAR qui parlait un poco le français, le malchanceux retraité fut déclaré suspect parce qu’il avait eu la mauvaise idée de faire carrière dans la boucherie. Voilà ce qu’on gagne à être honnête pensa-t-il, et à vouloir aider la policía francesa ! Sa réputation était faite, l’amoureux de Berga devint le Boucher espagnol...

    Thomas n’avait pas fermé l’œil. Il se sentait coupable d’avoir perdu l’un de ses louveteaux et ça commençait doucement à le torturer. C’était l’heure du déjeuner mais lui ne pouvait rien avaler. Alors il s’isola un peu dans la montagne, en empruntant quelques pistes d’animaux sauvages pour s’assurer qu’il ne rencontrerait personne. Un brin de méditation apaisera son tourment, songea –t-il.

Deuxième victime

L’après-midi, les enquêteurs aidés d’un interprète finissaient de cuisiner le Boucher. Des agents surveillaient les lacets desservant le site de Marailles, d’autres étaient dispatchés dans toute la ville en prévision de l’arrivée massive des inconditionnels de la course du Canigou.

En fin de journée, tandis que le statut du pauvre Juan Pablo avait glissé de « suspect potentiel » à « coupable probable », un jeune brigadier surgit dans la gendarmerie en agitant son calepin. Il venait de Casteil pour délivrer un message de première importance aux enquêteurs :

_ C’est terrible !, s’écria-t-il en trifouillant les pages de son carnet, une autre victime vient d’être découverte en contrebas de l’Abbaye St-Martin du Canigou, par Frère Marc de la Communauté des Béatitudes… Le moine a déclaré, je cite : Quand j’ai aperçu le bras enchevêtré dans un amas de racines, sous les rochers abrupts de notre falaise, j’ai accouru jusqu’à lui par un passage creusé dans la roche. Je l’ai saisi et j’ai tiré. Ce fut très aisé : un bras d’enfant, ça ne pèse presque rien !

Le lendemain matin.

    On toqua.

Enfin !, soupira Jean-Baptiste en courant ouvrir à son fils prodige. C’était les flics. Le père GOUET fit une tête à décoller le papier peint. Fallait bien que ça arrive un jour. Deux hommes en uniformes l’empoignèrent en l’invitant à les suivre ; les bougres avaient de l’humour.

Dans la fourgonnette, Jean-Baptiste repensa à son premier gosse et à sa femme, sans regret. Aux litrons d’acide dans la cuve, au grand ménage de printemps, à la route jusqu’ici et à François, son précieux héritier dont il ne pourrait pas suivre les progrès depuis sa cellule. Il était peut-être encore temps de trouver une bonne excuse, d’inventer une liaison adultère par exemple, mais oui bien sûr ! Il plaidera la folie passagère. La jalousie l’avait possédé, contrôlant son esprit, dictant ses actes, ce n’était pas sa faute. Il sera jugé non responsable au moment du crime, on l’enverra se faire soigner dans un institut psychiatrique où il aura sa propre chambre avec vue sur le parc… Nickel !

Quand le véhicule s’arrêta devant un hôpital, Jean-Baptiste eut l’air surpris. Un inspecteur accompagné d’un technicien d’investigation criminelle escorta monsieur Gouet jusqu’à la morgue. Là, un médecin légiste le convia à sa table d’autopsie, napée d’un linge blanc :

_ Monsieur je dois vous prévenir que vous allez avoir un choc.

_ Ha ça, ça m’étonnerais beaucoup mon vieux !, fanfaronna Jean-Baptiste, Allez-y, soulevez !

— Bien…, poursuivit le légiste en découvrant la table, Monsieur Gouet, reconnaissez-vous ceci ?  

C’était un bras. Un bras juvénile, coupé net au niveau de la crête du tubercule mineur de l’humérus. À l’autre bout, la main était dépourvue du pouce, de l’index et du majeur. C’était le bras de Croquette, incontestablement.

Jean-Baptiste s’était trompé : blanc comme un linceul, raide comme un cadavre, il était sous le choc…

Moins d’une heure plus tard, Jean-Baptiste GOUET se suicidait.

    La quantité de points communs entre les deux victimes – l’âge, le sexe, le membre sectionné, la sauvagerie des coups portés avec une arme blanche – persuadèrent les enquêteurs qu’il s’agissait du même meurtrier. Or Juan Pablo, toujours enfermé, n’avait pas pu commettre cette deuxième atrocité. Il fut donc innocenté. Sa femme et lui ne remirent jamais les pieds en France.

Le vrai coupable

    Après plusieurs mois d’accalmie, les meurtres reprirent, à la belle saison, dans le même registre d’horreurs. Il en fut ainsi les deux étés suivants, ce qui mit gravement en péril l’économie de la région basée pour l’essentiel sur le tourisme. Vernet-les-bains se vidait ; les gens avaient peur. La situation était critique, il fallait absolument trouver le coupable, ou à défaut une solution.

Le miracle arriva d’en haut : les responsables municipaux et les autorités locales reçurent l’aide précieuse d’un service très spécial et haut placé qui, officiellement, n’existait pas. Leur mot d’ordre : la discrétion, à tout prix. Dès lors, dans la région, chaque fois qu’une patrouille trouvait des restes humains, ceux-ci disparaissaient aussitôt sans laisser de trace ni de témoin. Ainsi le préfet put déclarer aux médias que les crimes avaient définitivement cessé dans la vallée, un point c’est tout, merci au revoir.

C’est de cette façon que vingt-six ans après le meurtre du petit Antoine Bolet, dans la pleine quiétude de leur ignorance, les curistes paradaient toujours en peignoir, les randonneurs poursuivaient leur grimpette jusqu’à l’abbaye et les religieux de la Communauté des Béatitudes continuaient d’accueillir des pèlerins. L’un d’eux était Thomas PATEAU, le scout qui, jusqu’à ses dix-sept ans, ne croyait en rien. Sans doute avait-il trouvé la foi depuis car il entamait son septième jour de retraite spirituelle à l’abbaye.

Ce matin-là, il sacrifia le silence du recueillement pour échanger avec un jeune moine dans les jardins du cloître, d’abord de pieuses paroles. Puis les deux hommes gagnèrent la terrasse à flanc de falaise où leur discussion passa on ne sait comment de la beauté du paysage aux atrocités perpétrées dans la région lorsque Thomas n’était encore qu’adolescent.

— Cette histoire est terrifiante, commenta le jeune moine, je comprends pourquoi les frères ne m’en ont jamais parlée.

— C’est parce qu’ils sont arrivés à l’abbaye après ces événements tragiques. Tenez, voyez-vous le flanc abrupt de ce côté, et le petit couloir taillé dans la roche qui serpente à sa rencontre ? Et bien c’est à cet endroit précis que le frère Marc avait trouvé le bras du jeune homme à l’époque.

— Par tous les Saints !

— Et ce ne fut que le premier crime d’une longue, très longue série. À ce propos, c’est amusant, figurez-vous que la première victime était l’œuvre de la deuxième !

— Je ne trouve pas cela amusant.

 — Enfin bref, c’était il y a tant d’années…Vingt-six exactement et le tueur échappe toujours à la police ; bon dieu ce qu’il est fort !

— C’est troublant : à votre façon d’en parler on dirait que vous admirez ce déséquilibré…

— Il n’est pas fou. Au contraire, c’est un homme très rationnel et d’une grande intelligence.

— Qu’en savez-vous ?

— Je sais quantité de choses, frère William, j’ai toujours eu plaisir à me documenter, depuis tout petit. Je sais que le monastère où nous nous trouvons fut édifié vers l’an 1000 sur décision du Comte de Cerdagne et du Conflent, Guifred II ; je sais que l’on exploitait déjà le fer de ce massif du temps de la protohistoire, je sais que la première ascension attestée du Canigou fut celle de Pierre II d’Aragon au XIIIème siècle et je sais qu’il n’a pas atteint le sommet du Pic à cause du dragon qui lui barrait le passage…

— Pardon ?! Un dragon ?… Vous n’êtes pas sérieux !, je ne peux pas croire qu’un esprit éclairé tel que le vôtre puisse admettre l’existence d’une créature de contes et légendes !

— Vous avez en partie en raison frère William. J’ai toujours été très rationnel malgré mon éducation religieuse, ne croyant que ce que je vois, comme le Saint dont je porte le nom. D’ailleurs, avant, je n’étais pas croyant. Tout a changé pour moi le lendemain de la disparition du petit Antoine Bolet, quand je suis monté au Pic par un chemin dérobé histoire de me vider la tête. C’est alors que je l’ai vu. Et depuis je crois en LUI !

Frère William ouvrit des yeux ronds ! Son regard et son expression tout entière s’illuminèrent comme s’il avait pris de la drogue.

— Comment ?! Le Seigneur vous est apparu au sommet de la montagne… ? Sainte Marie Joseph ! C’est un miraaaacle !…, s’extasia -t-il en ouvrant ses bras au Tout Puissant, le sourire sincère, le front levé, l’âme offerte, l’air niais, pendant que Thomas faisait lentement glisser de sa jambière les trente centimètres de lame du couteau de chasse volé à sa première victime vingt-six ans auparavant.

— Je suis navré mon frère, dit-il, mais vous n’y êtes pas : c’est le fameux dragon de la légende que j’ai vu de mes yeux ce jour-là, ce fut pour moi un choc, et une véritable révélation. Depuis je suis son fidèle serviteur et, croyez-moi, il a un fort bel appétit. D’ailleurs son repas sera bientôt servi. Allons, ne m’en veuillez pas, et priez donc un peu si le cœur vous en dit, car il est l’heure pour vous de rejoindre votre Sauveur