Lecture offerte n° 1

9 min – Nouvelle

1er Prix d’un concours – Publication dans la revue littéraire Florilège n° 141

À QUELQUE CHOSE MALHEUR EST BON

Un nouvel éclat aveuglant s’abat devant lui, tranchant net le quai d’une plaie oblique qui le force à plisser les paupières. Comme si ce monde embrumé de charbon et d’acier lui crachait au visage un funeste présage. Mais Joseph ne ralentit pas. Il fend la foule qui se presse dans la moiteur épaisse d’une vapeur omniprésente tandis que chante à tue-tête une andouille ivre morte répandue sur un banc, beuglant son amour inconditionnel à Sarah Bernhardt sur des airs d’opérette, bouteille à la main. 

Le temps de dépasser l’ivrogne et de refaire la mise au point, un autre éclair plus intense encore le foudroie. Joseph se retrouve figé au milieu du quai, ses bras devant ses yeux éblouis. Pendant ce temps des passants le heurtent, le chef de gare l’interpelle et un vieil homme lui fait comprendre qu’il gêne le passage en lui assenant quelques coups de canne. Joseph se décide à ouvrir un œil.

Séance d’apnée pour Madame qui resserre son corset et arrange sa tournure comme elle peut sous une sextuple épaisseur de jupon, nulle torture n’est vaine pour peu que l’on ait l’air élégant. La chevelure soumise aux rudesses d’une armée de pinces à chignon se dresse haut perchée, le tombé de la robe est raide, le corsage ne fait pas un pli. Trois pas en arrière, là ; silhouette intégrale dans l’encart d’un vieux miroir ébréché, noblesse de l’allure et fierté du regard qui se reflète inquisiteur sur tout ce qui dépasse. Le front s’incline avec la minutie inquiétante de l’oiseau de proie en repérage. L’œil perçant considère et juge, sévère, sans pitié. Face, profil, trois quarts et pile sur l’envers du décor, corps vrillé et cou tordu, la bru surveille ses arrières. Puis elle sourit, satisfaite. Il était temps car le petit se réveille.

Comme surpris en plein sommeil, Joseph peine à recouvrer ses esprits. C’est hagard et confus qu’il rassure un chef de gare inquiet. D’autorité ce dernier l’interroge, le guide, soutient son frêle premier pas dans Cologne en pointant d’un geste révérencieux l’imposante et majestueuse cathédrale gothique qui crève les cieux. Échos de claquements de sabots sur le parvis où l’attendent un homme grincheux et deux impatients équidés. Joseph se hâte de rejoindre le sombre habitacle de la diligence que son ami et collaborateur banquier de Londres Marcus Levy a fait affréter spécialement pour lui. Car nul autre que M. Joseph Moosbacher, diamantaire depuis plus de trente ans et tailleur d’exception jouissant de la totale confiance de ses employeurs ne pouvait se charger du transport de l’objet de la transaction ; le client est trop important, le bien trop précieux.

Voilà plusieurs jours qu’il a quitté son atelier d’Anvers et sa douce famille, plusieurs heures que la fatigue et le stress lui en font voir de toutes les couleurs dans des explosions hallucinatoires de diamants aux reflets étincelants. La route promet d’être longue et périlleuse, le jour des retrouvailles avec son épouse et ses tendres enfants s’annonce incertain. 

Le poupon bâille et s’étire sous l’attention bienveillante de sa mère. Elle lui caresse la tête, dépose un baiser sur sa joue rose et le prend délicatement dans ses bras. C’est l’heure de sa promenade quotidienne. L’occasion pour la jeune femme d’exhiber sa merveilleuse progéniture à tout le voisinage, aux commerçants, commères et passants. Après la disparition tragique de ses trois premiers enfants, morts en bas âge les uns après les autres, son petit dernier porte en lui tous les espoirs d’une mère hantée par les chagrins du passé et soumise aux craintes du sort à venir. C’est un bel enfant, sain, vigoureux, de constitution parfaite, et un garçon par-dessus le marché ! Mais les médecins l’ont mise en garde : plus de nouvelle tentative. Après plusieurs complications, son corps ne supporterait pas le traumatisme d’une grossesse supplémentaire. Qu’importe pour Klara puisque le fruit de sa persévérance est bien là, son fils unique adoré, d’une beauté incommensurable, le véritable amour de sa vie, chair de sa chair, le plus pur des reflets d’elle-même.

À trois ans révolus le petit garçon a parfaitement percé les mystères de la bipédie. Toutefois sa mère a coutume de le porter pour sortir, bien haut sur la hanche au milieu des gens, soucieuse de leur faciliter la contemplation de son splendide exploit. C’est ainsi qu’elle rejoint la grand-rue, qu’elle traverse la place principale devant l’Hôtel de Ville, qu’elle fait le tour de son petit monde jamais avare d’éloges, politesse oblige. Et c’est chaque fois fourbue qu’elle regagne son domicile. Deux heures ont passé, Monsieur son mari ne tarde pas à rentrer du travail avec toujours cette drôle d’expression sur le visage, le sourcil ombrageux et la moustache qui frise à la vue de sa femme toute chiffonnée. Si Monsieur son mari est le plus heureux des pères, il n’apprécie guère le désordre de la maternité qui chahute l’élégance de son épouse…

Brinquebalé de droite et de gauche depuis deux jours dans sa coquille de bois, Joseph se sent comme la bille d’un grelot pris dans le galop fou d’un attelage dévastant tout sur son passage au beau milieu des étals de la place Römerberg. Le soleil se couche, la diligence interrompt son parcours à Francfort où hommes et chevaux peuvent profiter d’un bon repas suivi d’un long repos. Mais le pauvre Joseph, à l’affût du moindre bruit de peur qu’on ne lui dérobe en douce son précieux colis, peine à trouver le sommeil. Il s’assoupit finalement aux premiers chants des oiseaux, peu avant l’heure du départ.

Ce client ne tolèrera aucun retard. Franz le sait. Voilà une semaine déjà qu’il ressasse ce postulat au nez de sa montre de gousset tel une incantation vouée à conjurer la mauvaise fortune. La puissante firme De Beers lui a confié une grande responsabilité en vertu de laquelle il joue sa place, sa réputation, son avenir. Franz en a conscience. Son rôle d’intermédiaire et de représentant de sa firme auprès du client lui impose tact et sang froid. Le rendez-vous est pris dans un salon privé, au quatrième étage d’une demeure bourgeoise avec vue sur la place principale, dans trois jours. Franz s’y trouve déjà. Il répète sa mise en scène au geste près, tout doit être parfait : accueil du client, discours de bienvenue, négociations, remerciements, arrivée de M. Moosbacher pour finaliser la transaction autour d’un grand cru. Franz supplie sa tocante, ce client ne pardonnera nul incident, l’affaire est trop importante. Franz en est convaincu. Il refait sa chorégraphie pour la énième fois, s’approche de la fenêtre, imagine la venue de son collègue non loin de cette belle jeune femme portant son enfant d’une façon si singulière.

Klara cède soudain à la douleur d’un tour de rein et redépose son fils à terre. Les commères alentour s’en amusent, la femme-perchoir s’en agace. Elle attrape son rejeton par la main et décide de montrer à ces vipères comme il marche bien…

Deux autres jours passent avant d’atteindre enfin la ville de Nümberg ; Joseph est tout juste dans les temps. De son côté, Franz règle les derniers détails de la rencontre dans un dialogue sans répit ni réponse avec son horlogerie de poche. Et comme à chaque fois au moment de guetter le va-et-vient de la rue, son attention se dissipe sur les courbes de cette jolie maman, toujours la même. Qui papote gentiment près de la fontaine des Pêcheurs, admirez Madame, voyez comme il grandit droit, comme son sourire est franc, comme sa prestance est déjà celle d’un roi ; ce petit ira plus loin que son père, c’est certain.

Plus loin que la frontière. Car Monsieur le mari de Madame est Inspecteur des Douanes. Vos papiers, vos bagages, vos intentions, vos trésors cachés, tout. Le douanier veut tout savoir, tout vérifier, c’est son métier, sa fierté, sa vie. Perspicace, rigoureux, efficace, rien ne lui échappe, personne ne passe la frontière austro-allemande de Braunau am Inn sans son consentement. D’ailleurs, lorsque la diligence de Joseph Moosbacher se présente au barrage le lendemain vers les 16h, le douanier ne tarde pas à flairer la marchandise de valeur. Le contrôle s’éternise alors à mesure que s’empêtre en justifications un Joseph à bout de nerfs. Le temps file, les chevaux s’ankylosent et le cocher s’est assoupi depuis longtemps. L’heure du rendez-vous approche et rien ne semble bouger. Joseph s’agite de plus en plus, son sang cogne une mutique colère tandis que l’autre en uniforme n’en finit pas de lambiner, repassant tout en revue pour la troisième fois. C’en est trop pour Joseph qui s’apprête à lui coller son poing en travers quand – Ô miracle ! – le passage se dégage enfin devant lui ; circulez.      

Joseph ordonne au cocher de s’activer, le fouet claque plus fort, c’est la course. Plus que neuf minutes pour arriver sur les lieux. À cet instant Franz est en plein exposé de la fiabilité du diamantaire tout en esquivant quelques pas de côté d’un air dégagé, de quoi se placer mine de rien dans l’axe de la fenêtre. Il devrait voir surgir la diligence d’ici peu. Son œil papillonne furtivement avant de refaire face au client qui se lève alors pour le rejoindre. Franz n’avait pas prévu ce cas de figure. Qu’à cela ne tienne, il improvise sur le bleu du ciel baignant le bulbe fameux de l’église St-Etienne, sur l’harmonie des façades colorées, sur le charme discret des modestes bourgades de province et leurs trésors de beauté comme, tenez, cette femme par exemple, près de la fontaine, accompagnée de son jeune enfant…

C’est alors qu’un bruit de tonnerre retentit, accompagné de crissements et de cris quand déboule enfin sur la place un furieux attelage lancé à fond qui tourne trop sec et freine trop court puis bascule sur sa tranche et s’écrase dans un fracas assourdissant. Les gens s’écartent d’un bond tandis que les chevaux paniqués tirent en tous sens et se cabrent dangereusement. Derrière une vitre du quatrième se singent deux visages mortifiés, bouches béantes et yeux ronds. Rapidement un petit groupe entreprend de calmer les bêtes tandis qu’un autre aide M. Moosbacher, recroquevillé sain et sauf sur une petite bourse de cuir, à s’extirper des débris. Le diamant est intact, il est encore temps et personne n’est blessé, tout va bien. Jusqu’au cri glacial de cette femme…

Devant elle, coincé dans la roue du véhicule renversé, le petit bras potelé de son fils. L’extrémité est sanguinolente. Klara devient hystérique et se jette à plat ventre sur les fragments épars à la recherche de son bébé, son chéri, son unique raison de vivre. Ses pleurs et sa rage se mêlent en une plainte déchirante entrecoupée de suffocations, sa détresse s’élève à mesure qu’elle s’enfonce sous les décombres. Son angoisse et sa douleur déchirent le cœur des habitants qui s’empressent de lui porter secours. Une voisine cache ses sanglots dans ses paumes, une autre ne peut les retenir.

Le petit garçon mutilé est retrouvé inconscient. Sa respiration est faible, sa mère morte d’inquiétude. La ville entière escorte la pauvre femme et son enfant jusqu’à l’hôpital du Saint-Esprit où le petit disparaît aussitôt, emporté avec son bras par un escadron de blouses blanches de l’autre côté d’une porte interdite. 

Le temps se fige sur la place. Les gens témoins de l’accident se sont regroupés à la chapelle St-Népomucène pour prier le Seigneur de laisser vivre l’innocente petite victime.

Quant à Joseph Moosbacher, rongé par la culpabilité et le remord, il s’en va présenter ses plus sincères regrets à la jeune mère effondrée sur un banc de l’église attenante. Son pas est tremblant, sa voix hésitante. Il s’approche lentement, puis recule. C’est trop dur. La tristesse étouffe son courage à la pensée du mal qu’il vient de faire à ce petit, à sa mère, à toute sa famille. Il prend appui contre une colonne, ses genoux flanchent sous le poids de l’horreur. Il vacille, se traite de bourreau d’enfants, jamais il ne pourra se le pardonner. Ses forces le quittent et sa rancœur à l’égard d’un Dieu ingrat prend de l’ampleur. Joseph ne comprend pas, Joseph ne l’admet pas, comment est-ce possible, pourquoi ? C’est pourtant un homme honnête et raisonnable, un bon père de famille, un époux modèle, un juif très croyant qui suit scrupuleusement les commandements de sa religion, qui célèbre chaque fête dans le plus strict respect des lois hébraïques et des traditions. Alors pourquoi, comment ? Joseph ne comprend pas, Joseph ne l’accepte pas, les questions qui s’accumulent dans son cœur et dans son esprit bousculent ses croyances, les pressent, les poussent, les compriment comme dans un carambolage.

Il doit pourtant se reprendre, se lever, aller voir cette pauvre femme, il le faut, Joseph s’y prépare. Mais une lumière vive le devance : la porte s’est ouverte.

Deux médecins pénètrent dans la nef, l’un d’eux pose sa main sur l’épaule de Klara. Ils n’ont rien pu faire, ils sont désolés.

La mère suffoque. Klara est anéantie. La foi de Joseph aussi.

Quelques jours plus tard, au cimetière, Joseph attend aux côtés d’un agent. À force de supplications, les autorités locales lui ont accordé la faveur de présenter ses condoléances aux parents endeuillés.

Le père s’éloigne en premier.

Quant à la femme, elle ne peut se résoudre à abandonner son enfant sous cette pierre froide. Elle lui parle tendrement, lui murmure son amour éternel, lui promet de revenir chaque jour tandis que sa main fébrile caresse l’inscription gravée dans le marbre :

À notre regretté fils chéri,

Adolf Hitler,

20.04.1889 – 17.06.1892.