Lecture offerte n° 3

2 min – Conte revisité

J E U N E S S E

EXTRA-OR-DINAIRE

La forêt se déplace soudain.

Les troncs noirs et fins comme les barreaux d’une prison vont se planter plus loin sur un nouveau carré de verdure. Pas d’oiseau dans le blanc feuillage, pas d’horizon, que des nuages épais au plafond ; je reste bien à l’abri sous le ventre des moutons pelotonnés les uns contre les autres. Au dehors, les vents brossent à revers les verts pâturages du Connemara, rasent ses flancs de colline et brûlent ses landes d’un souffle graveleux. Quand quelque chose ébranle ma cachette, qui se met à bêler de toute part… Un museau noir troue la laine et me dévisage, un autre me lance un regard outré puis c’est le troupeau tout entier qui perce son tricot avant de se disperser ; je me retrouve alors seule face à lui.

Je le vois, c’est bien lui ! J’en suis sûre, immuable minuscule tâche de rousseur au pied du muret de pierre. La tâche qui n’a pas bougé d’un iota depuis le crépuscule. Qui surveille alentour, qui guette la moindre anomalie, qui me fixe maintenant et grossit… Elle avance ! Droit sur moi, le point orange prend de l’ampleur et de l’élan, je déguerpis ! Aussi vite que possible jusqu’à la première pelote sur pattes, qui me refuse l’asile et s’éloigne. Saleté de gigot ! L’autre me rattrape, m’agrippe et me blesse mais la panique me donne des ailes ; je m’échappe et vole à l’assaut d’une profonde souche creuse.

Il m’a vue.

Il est tout proche.

Je peux entendre son souffle furieux de prédateur excité par le gain et voir l’agitation de ses membres flamboyants… Par chance la bête monstrueuse ne peut pas m’atteindre.

Son crâne est trop large et ses sales pattes bien trop courtes. Mais l’animal, malin comme un singe, sait mieux que quiconque embraser le bois mort. Bientôt mon refuge se transforme en fournaise… je n’ai pas d’autre choix que de m’en extirper et suis aussitôt capturée par ce grand rouquin rusé.

_ Je te tiens ma cocotte ! 

C’est ainsi qu’échoue une fois encore mon entreprise d’évasion.

Je regagne penaude ma cellule grillagée tapissée de paille et, sous le regard cupide de l’homme satisfait de n’avoir point perdu son gagne-pain, je m’efforce de mériter ma pitance quotidienne en pondant un œuf, mon œuf d’or, son si précieux butin.