
Sous haute surveillance
Micka HB.
Nouvelle inédite – Lecture : 12 min.
Un mètre quarante-six de rancœur. Tapi au fond de son repère au cœur des Balzi Rossi, Tito triture les ossements de ses frères. Quatre robustes gaillards assassinés les uns après les autres dans les bas-fonds de la masure familiale, dépecés, décharnés puis jetés en vrac dans un vieux sac à dos. Parfois Tito ressort ces reliques et s’amuse à créer l’ossature d’un géant polycéphale sur le sol de son antre. Ils ne se moqueront plus de leur petit frère.
En l’absence de leurs parents démissionnaires, les quatre salopards soumettaient Tito aux plus basses besognes mais dorénavant c’était fini. Finies les corvées. Finies les humiliations. Fini le supplice de la « pêche au seau »…
L’idée leur était venue à l’occasion d’une coupure d’eau. Il y avait, sur le terrain sauvage entourant la bicoque, un puits ancien couvert de lierre. Entre les lianes grouillantes d’araignées, l’obscurité, la puanteur et, tout au fond, un liquide noirâtre infesté de bactéries. Le trou du cul patrimonial. Les frangins avaient sorti une longue corde, un seau et leur jouet favori : Tito. Ils avaient coincé entre ses dents l’anse du récipient, avaient ficelé Tito comme un rôti, du torse aux chevilles, et s’étaient servi de la longueur restante pour le faire descendre depuis le rebord de la margelle. La tête la première, bien entendu, puisque Tito devait remplir le seau. S’il le lâchait, ses frères le battaient. S’il restait bloqué dans le lierre, ses frères le battaient. S’il protestait, ses frères le battaient. S’il buvait la tasse ou se noyait presque, ses frères le battaient. Si, une fois hissé à la surface, il refusait d’avaler le contenu du seau, ses frères le battaient. Et s’il tombait malade, là encore ses frères le battaient. L’eau courante fut rétablie le soir même cependant le jeu persista. Jusqu’au jour où le monstre à quatre têtes assigna Tito au débouchage de la fosse septique.
Avant d’avoir du sang sur les mains, Tito les avait eue nappées de merde. L’accès à la maison lui ayant été refusé par ses tortionnaires, il avait cherché dehors un moyen de se les laver. Non loin du puits se trouvaient le vieux cabanon où le paternel stockait ses outils et, sous un appentis, un grand réservoir d’eau de pluie à demi plein. En se penchant pour y plonger ses bras, Tito avait découvert un large trou dans la paroi. Le trou faisait pile-poil la largeur d’un Tito sous-alimenté, ça tombait bien. Il avait rampé à l’intérieur en espérant que cette canalisation le conduise loin de l’enfer familial… Mais non. Elle s’évasait et débouchait dans le puits à moins d’un mètre de la surface. Tito n’avait jamais remarqué cette cavité lors de ses descentes forcées. Sans doute à cause de la pénombre et des branches de lierre qui pendaient devant, dissimulant du même coup une succession de barreaux plantés comme des agrafes dans la maçonnerie, jusqu’en bas. Il comprit alors que ce puits était un puisard où se déversait le surplus d’eau du réservoir par le conduit qu’il avait emprunté. C’était l’endroit idéal pour piéger une grosse proie, et même quatre. Des images réjouissantes avaient défilé dans son esprit : le cabanon, les outils de bricolage, le pistolet à clous de son père…
Il avait fait demi-tour avec un sourire glaçant et était revenu lourdement équipé tandis que ses abrutis de frères, impatients de refaire une partie de pêche au seau, s’étaient gauloisement mis à sa recherche. Une porte avait claqué, quatre fois. Des insultes et des rires gras avaient fusé autour de la maison, un coup de galoche avait brisé la dernière jardinière quasi intacte, un chat avait feulé en prenant la fuite. Tito n’avait pas eu à attendre longtemps qu’une trogne imbécile transperce le feuillage en gueulant son prénom : Chhklac ! Et d’un. Pile entre les yeux. Tito avait contemplé l’expression ahurie de son frère avec une exquise délectation. Le corps du balourd avait basculé dans le puisard en arrachant deux branches de lierre. Un autre tyran n’avait pas tardé à s’intéresser à l’ouverture subitement dégagée. Chhklac ! Et de deux. Puis trois, et enfin quatre entassés au fond du trou étroit. Tito n’avait jamais rien ressenti d’aussi fort. Sauf peut-être l’instant d’après, lorsqu’il avait réalisé qu’il ne disposerait que d’une main pour évacuer les cadavres par l’échelle, et qu’il allait devoir le faire morceau par morceau. C’est là que Tito avait joui, pour la première fois de sa vie. Plaisir intense de la vengeance. Addiction au pouvoir meurtrier. Émergence d’un monstre.
Truffe à terre et queue métronome aux abords d’une forêt dense, Médor remonte la piste du gibier fraîchement blessé quand quelque chose là-haut le distrait. Dans un ciel azur, les cabrioles aériennes d’un couple d’hirondelles, la transparence indécente de quelques nuages et un moine en prière. Qui déglutit une gorgée de sang tiède. La contracture involontaire de ses mâchoires a fini par déloger sa vieille dent gâtée qui se balade maintenant sur sa langue. Son front ruisselle, ses membres tétanisés le contraignent à l’immobilisme et ses paupières serrées lui épargnent le spectacle angoissant du vide qui l’entoure. Ainsi suspendu dans les airs, Frère Augustin n’a jamais été aussi proche du Seigneur, ni si peu confiant par ailleurs. Il jure et promet au Tout Puissant de ne jamais plus s’aventurer dans un avion si sa Grandeur voulait bien avoir la bonté de faire atterrir celui-ci sans dommage – ce serait très aimable, ainsi soit-il, amen.
L’altitude n’impressionne pas Isabella. Native de la région du Piémont, la belle italienne avait fait sa première ascension des Alpes occidentales à l’âge de six ans. Avec un père guide de haute montagne et une mère fromagère dans les alpages, la jeune femme a eu tout loisir de gravir les moindres replis du Mont Viso qu’elle connait par cœur. Et c’est d’un pas intrépide que la belle brune s’emploie plusieurs fois par an à faire découvrir ce lieu magique à chaque nouvel amant de saison. Son dernier en date préfère la mer. Toutefois il tente de faire bonne figure devant l’objet de sa convoitise dans l’espoir de la convertir au mariage. Pour l’heure le duo surplombe la source du Pô au raz d’un perchoir à presque trois mille mètres d’altitude ; elle admirant le paysage, lui reluquant dans son dos l’objet de ses fantasmes qu’il voudrait faire sien pour toujours. Quand, sur une plateforme rocheuse située en contrebas, la danse étrange d’une silhouette bestiale intrigue Isabella, elle se penche pour mieux voir.
À l’aéroport de Toulouse-Blagnac, le premier passager à descendre de l’avion montre des signes inquiétants de désordre mental. On s’écarte volontiers sur son passage. C’est Frère Augustin, encore tout tremblant dans son scapulaire tâché de sang. En proie à un mal de l’air persistant, le moine s’empresse de poser sandale à terre tandis que son regard fou balaye la zone par à-coups. Soudain il fond cahin-caha sur le chauffeur d’une navette interligne qui prend peur et s’enfuit. Frère Augustin parvient toutefois à rattraper le chauffeur par on ne sait quel miracle, et lui exprime son vœu de rejoindre au plus vite le monastère de l’Abbaye St-Benoît d’En Calcat situé à six kilomètres de Soual. Entre temps, sa dent gâtée avait surgi au milieu d’une phrase, laissant une expression glacée sur le visage de l’employé.
fffLoin de chez lui, Tito poursuit son étude de la chute des corps avec grand intérêt. Celui d’Isabella présente un aérodynamisme décevant. Tandis qu’une partie de son crâne effectue un atterrissage remarqué à Pian del Re sur la dalle gravée de l’inscription OUI NASCE IL PO, le reste de son corps désarticulé se balancera toute la nuit au bout d’une racine à flanc de montagne, sous l’œil attentif d’une quinzaine de prédateurs fascinés.
Alors que les prêches et labeurs quotidiens s’enchainent sereinement pour Frère Augustin depuis qu’il a réintégré sa communauté, les vacances de l’inspecteur Roger Roquette touchent à leur fin. C’est son dernier jour peinard loin des emmerdes et il compte bien en profiter, le pied nonchalant et la mire braquée sur les beautés de vingt ans qui se pavanent en bikini sur les plages de Vintimiglia. Joies du farniente au bistrot en picorant des olives et en sirotant son verre vide face à la Mer de Ligurie. À moins que ce ne soit la Méditerranée… Tiens, au fait, qu’est-ce qu’il fout le serveur avec ma commande ? C’est alors que Roger remarque l’agitation derrière le comptoir entre le barman, la patronne et ses trois sous-fifres. Un client les rejoint, puis un autre. Rapidement Roger se retrouve seul à la terrasse tandis que tout le monde s’agglutine au fond de la salle ; ça gesticule, ça s’affole et ça se met à baragouiner dans le dialecte local. Il n’en faut pas davantage pour attiser la curiosité de l’enquêteur languedocien qui part en découdre avec d’improbables notions de ligure intémélien. Sans surprise, il ne pige pas un mot. Alors la patronne lui colle le canard local sous le nez, qui titre en caractères gras :
E PERICOLOSO SPORGERSI !
(IL EST DANGEREUX DE SE PENCHER !)
L’article semble traiter d’un dramatique fait divers mais notre fin limier n’est pas plus avancé. Contrarié, il règle sa note et décide d’aller se détendre ailleurs. Il suit machinalement un troupeau de touristes rôtis à point jusqu’aux gradins d’un antique amphithéâtre, quand il réalise qu’il a gardé le journal à la main. Mince. Il n’a plus qu’à faire demi-tour pense-t-il, juste avant de constater que l’endroit regorge de compatriotes bilingues disposés à lui faire la traduction. C’est ainsi qu’il apprend la chute mortelle de six personnes en cinq jours dans la région : une randonneuse expérimentée, un habitant de la commune Sampeyre, deux adolescents noyés sous le pont de Dronero, un père de famille tombé de son balcon à Coni et un couvreur professionnel de la ville d’Orméa. Coïncidence étrange : les victimes présentent toutes une profonde entaille dans le front… Roger Roquette fronce les sourcils. Pour lui, pas de doute, c’est l’œuvre d’un tueur en série, la pire espèce qui soit. Heureusement que cette affaire ne le concerne pas ; c’est avec soulagement qu’il visualise son retour à Toulouse dès le lendemain.
Juste un café noir avant de passer la frontière, puis traversée de Menton à fleur de mer et cap sur Nîmes en longeant la côte. Une halte face à la Maison Carrée et c’est reparti pour deux heures trente d’autoroute jusqu’à Castres où Roger craque pour une entrecôte à moins de cent bornes de l’arrivée. Tito en profite pour s’extraire du coffre de sa voiture. En sentant l’étau des autorités italiennes se resserrer sur lui, il avait décidé de fuir le pays et s’était jeté dans le premier véhicule immatriculé à l’étranger. Le hasard s’était chargé du reste.
18h31, il est temps pour Tito de bouger à nouveau. De la petite imprimerie familiale où il a passé la journée, aux toilettes de la gare, en passant par le jardin Briguiboul, Tito abandonne une trainée de cadavres derrière lui comme une mue de croissance et saute dans un bus qui démarre. Le jeune homme évolue, son art grandit. Il signe désormais ses crimes d’un clou planté dans le crâne au travers d’une carte de visite reprenant ce gros titre qui lui avait tant plu : E PERICOLOSO SPORGERSI ! Panique dans les rues. Flash spécial sur les ondes, information reprise en boucle sur toutes les chaines, police et gendarmerie sur le pied de guerre, barrages un peu partout, l’italien fou armé de clous est en cavale dans la région, soyez prudents, restez chez vous !
18h55, dans le bus 761. Celui-là ou un autre, Tito s’en fout. Il a son sac à dos, son ticket et sa bouteille d’eau, il ne craint rien. Quand Tito se présente aux portes de l’Abbaye d’En Calcat trente minutes plus tard, nul n’ignore la présence d’un dangereux rôdeur dans les parages. Mais l’adolescent chétif, sale et mal fagoté paraît bien inoffensif avec son air désœuvré et son paquetage deux fois trop grand pour sa corpulence. En l’observant, le religieux imagine un père violent, une mère droguée, un échec scolaire, de mauvaises fréquentations, le désespoir et la fugue ; impossible pour le moine de lui refuser l’hospitalité.
Comme chaque matin, Frère Augustin quitte sa cellule vers 6h pour ne pas manquer les Laudes. Traversant le cloître en direction de l’église, il est surpris de ne rencontrer personne et suppose être en retard. Pourtant l’édifice est désert, à l’exception d’un christ en croix paré d’un clou supplémentaire… Frère Augustin en a le souffle et les jambes coupés, il défaille. Un cri continu le ramène à lui. Quelqu’un est en détresse, une voix résonne partout entre les hauts murs de l’abbaye où d’ordinaire ne s’élève que la ferveur d’un pieux silence. Le moine inspecte une à une les cellules du monastère. Ses compagnons sont bien là, cloués au sommeil éternel par la volonté de Tito, le buste pendant de côté comme si chacun avait voulu regarder sous son matelas. Frère Augustin refuse de le croire, et pourtant… Il reconnait la carte sur leur front et se remémore le débat télévisé autour de l’inquiétante inscription en italien. Le meurtrier dont tout le monde parle serait donc cet enfant… Frère Augustin tombe à genoux et supplie le Tout Puissant, mais c’est le cri de Frère David qui lui répond : au secouuurs ! Augustin se précipite à la fenêtre et découvre son collègue suspendu au clocher, à droite de l’horloge, sous la première lame d’ardoise de l’abat-sons. Horrifié, il court jusqu’au bout de la partie accessible. Ensuite, c’est une autre histoire : celle de son conflit intérieur opposant la vie d’un homme à sa phobie des hauteurs. Il ralentit à mesure qu’il s’érige vers le sommet de l’édifice, sans le vouloir. Sa gorge est nouée, ses membres tremblent. Il atteint péniblement le palier, entre les quatre pans ajourés du clocher, en plein courant d’air. Autour de lui, le vide. Un vertige le prend. Il vacille et se rattrape de justesse en plaquant sa main au mur, sur un clou. La douleur lui arrache une plainte qui redonne espoir au moine en péril. Ce dernier appelle, se cramponne et supplie qu’on l’aide. Frère Augustin aperçoit la double rangée de doigts crispés sur le rebord. Malheur. Cela signifie que le reste du bonhomme se trouve de l’autre côté. Là où il n’y a rien. Là où Frère Augustin ne veut surtout rien avoir à faire. Il est trop tard pour reculer. Impossible d’agir comme s’il n’avait rien vu, se dit-il Dieu n’est pas dupe. Frère Augustin n’a pas le choix et s’approche du malheureux, à pas mesurés. Frère David est long et corpulent. Dépité, son sauveur se rend à l’évidence : le hisser par les poignets serait vain. Frère Augustin va devoir saisir le moine plus bas, ce qui l’obligera à passer la tête dans l’ouverture et à se pencher dans le vide. Frère Augustin hésite. Or le temps presse, Frère David n’en peut plus. En outre il l’informe que le fou qui lui a tiré dessus pendant qu’il nettoyait le cadran de l’horloge est peut-être encore dans les parages. Frère Augustin fait « oui oui » de la tête. Il se sent mal et n’arrive plus à parler bien que son esprit soit tout entier branché sur la fréquence du divin protecteur…
— Il va le faire.
— Je suis sûr que non, tu vas encore perdre un pion.
— Tais-toi ! Je vais gagner mon pari, c’est évident : ce pion-là connait la foi et le sens du sacrifice.
— Tu parles d’un trouillard…
— Il a peur du vide, pas de la mort, andouille. Je te dis qu’il va finir par se pencher et que c’est moi qui vais gagner.
— Je suis sûr que non, ton pion n’est qu’un lâche en robe longue. Le mien par contre est prometteur pour son âge. Il n’a raté qu’une seule cible jusqu’à présent…
— Les enfants ?… Les enfaaaants ! Mais que font encore les jumeaux ?… Yahvé, veux-tu aller me chercher tes petits frères je te prie, j’ai le sentiment qu’ils s’amusent encore à torturer mes créatures parlantes. Si ça continue je vais les leur confisquer.
— Ce ne serait pas une bonne idée maman. Si tu les écartes de l’influence des frangins, les humains perdront le sens de la morale, de l’orgueil, de la cupidité, de la méchanceté, de la bonté, de l’hypocrisie, du remord, de la vengeance et de toutes les autres choses qui les rendent si rigolos… Ils redeviendront d’ennuyeux animaux, tu ne peux pas nous faire ça !
— Bien sûr que je le peux ! Écoute mon grand, Si cela te contrarie, apprends donc à tes frères à ne pas casser les jouets. Maintenant va leur dire d’arrêter leurs bêtises, et préviens-les qu’ils seront punis.
Un orage soudain éclate sur Terre. Mère Nature est en colère ; ce soir le Diable et le bon Dieu iront au lit sans dessert.
FIN

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