
Clair de lune
Micka HB.
1ère édition sur Short Édition, 2019 – Lecture : 15 min.
fffLe zombie à l’œil crevé tient une cervelle flageolante dans sa main. Quand il l’approche de ses mâchoires décharnées en émettant un grognement bestial, des protestations de dégoût mêlées de gloussements s’élèvent. Lui reste très sérieux, concentré sur son juteux dessert, la bouche grande ouverte. Soudain, son œil mort tombe dans la gelée ; le zombie éclate de rire. Tout comme le caméraman et les autres techniciens. Mais, direct oblige, un assistant se précipite pour le débarrasser du faux organe saveur fraise, suivi d’un autre avec mouchoirs et lingettes, et d’un troisième qui lui tend un micro. Hilare, le mort-vivant s’en saisit et, face caméra, ôte son masque.
« — Ha haaa ! Okay, okay… Cher téléspectateurs, voilà ce qui arrive quand on fabrique soi-même son masque de zombie avec du carton-pâte et peu de talent, ha haa !… »
Devant la télévision, personne. Des miettes et des sachets vides sur le canapé, des revues douteuses et une bouteille de whisky sur la table basse, des canettes de soda et des chaussettes sales sur le tapis du salon. Pour l’instant c’est à côté que tout se passe. Dans la cuisine. De la fumée s’en échappe, mais pas que. Des bruits métalliques, du verre qui casse, des éclats de voix.
— Putain de merde, le cendar en cristal préféré de ma daronne ! Tu peux pas faire gaffe ?! Et j’ai un bout de verre dans le mollet maintenant, fait chier…
— Désolé mec – pfff – ça m’a glissé des mains, j’vais ramasser. Y’a une pelle – pfff – quelque part ?
Tim cherche du regard autour de lui, aspire une dernière latte et écrase son mégot dans une tasse en porcelaine.
— Dans le placard sous l’évier. Bordel ! C’est trop petit j’y arrive pas…
— Bha j’vais te l’enlever moi, j’ai des ongles. Tim, sérieux, pourquoi t’as les paumes qui glissent ? Tu sais, faut se laver les mains après…
— Après quoi ?
— Bha « après », tu sais bien…, poursuit Marc avec un sourire en coin.
— …Quand t’as fini de t’astiquer la nouille !, finit Adrien en mimant son propos.
— Bande de connards, répond Tim en levant la tête, j’me suis même pas…
Tim se retient de rire devant la scène obscène de ses potes en pleine simulation sous son nez tandis qu’il est accroupi avec sa pelle et sa balayette. La sonnette interrompt le spectacle. Adrien sort un billet de sa poche et le tend à Marc qui file ouvrir au livreur de pizzas. À la télé, un jingle d’Halloween retentit sur une animation d’épouvante mettant en scène un vampire et deux sorcières sur fond de citrouilles maléfiques. Puis l’animateur en loques d’outre-tombe accueille sur le plateau son invité déguisé en fantôme. Applaudissements, grands sourires.
« — Soyez le bienvenu dans « Faites la Fête » M. Nils Blacket ! Ou devrais-je dire : Monsieur le Spectre, ha haa !
— Merci Jim, j’adore votre émission.
— Merci à vous d’avoir accepté mon invitation, c’est un jour spécial aujourd’hui, nous sommes le 31 octobre… Vous qui êtes historien des mythes, que pouvez-vous nous dire sur la fête d’Halloween ?
— Et bien tout a commencé il y a 2500 ans avec la célébration de « Samain » par les Celtes d’Irlande ; voyez-vous, le calendrier celte débute avec le mois de novembre et « samain », en gaélique, signifie justement « novembre »…
— Intéressant… Mais quel est le rapport avec Halloween, les sucreries et les déguisements ?
— Je vais y venir… »
Marc glisse la monnaie dans sa poche et dépose les pizzas fumantes sur la table basse entre Frou-frou magazine et le mensuel Lapin La pine.
— C’est prêêêt !, gueule-t-il.
Il s’installe sur le canapé, ouvre un à un les cartons, plonge sa tête dedans et se régale des bonnes odeurs de champignons grillés sur rondelles de pepperoni noyées dans le fromage fondu…
« — Les Celtes pensaient qu’un passage entre le monde des vivants et celui des morts s’ouvrait le soir du banquet final de leur célébration, entre le coucher du soleil et le lever du jour… »
— Qu’est-ce que vous foutez les gars ?, braille Marc en éloignant son nez de la Quatre Fromages (une torture). Bon bha je commence sans vouuus !
— Dans tes rêves mec, fait Tim en déboulant dans le salon avec un pack de bière à la main.
— Déconne pas ho !, ajoute Adrien en se précipitant sur la bouteille de whisky, pousse-toi c’est ma place.
Vautrés et la bouche pleine, les trois lycéens se régalent devant l’émission spéciale Halloween, sans y prêter la moindre attention. Tant pis pour eux.
« — Et ce banquet avait lieu…
— Un 31 octobre ?
— Exact.
— Fascinant !
— Les villageois croyaient que leurs proches défunts pouvaient leur rendre visite durant cette fameuse nuit, mais également des esprits malfaisants.
— Hooo !
— Et oui ! La tradition orale a fait perdurer cette croyance, avec de nombreuses variantes bien sûr. En Bretagne par exemple, on disposait une assiette de nourriture pour les défunts, avant d’aller se coucher. Ce rituel d’offrande est peut-être à l’origine du fameux « treats or tricks » d’Halloween, quand on offre des friandises aux petits « monstres » qui frappent à nos portes… »
— N’empêche t’as de la chanche Adrien, dit Tim en attaquant un trottoir garni de mozzarella, ils chont trop cools tes vieux.
— Bha ouais, fait Marc entre deux gorgées de bière, carrément.
Adrien acquiesce puis s’immobilise, forme un rond avec sa bouche et se tape vigoureusement la poitrine avec son poing…
— RhrrrrrôÔÔÔ ! Ahhh…. Ça va mieux.
« — Plus tard une autre variante est apparue, avec le célèbre conte de Jack O’Lantern.
— Mais oui, le fameux Jack à la citrouille !…
— En fait sa lanterne était un navet à l’origine, pas une citrouille… »
Adrien n’a pas conscience de sa chance. Combien de parents découchent le soir d’Halloween en se doutant bien que leur fils et ses meilleurs potes vont se bourrer la gueule, faire probablement les pires conneries possibles en s’empiffrant de glucose et de lipides, hein, combien ? Tim et Marc avaient dû mentir, eux, pour profiter de la liberté d’Adrien.
« — Si je comprends bien, Jack O’Lantern est l’un des esprits malins qui vont faire irruption… (Jim soulève un faux lambeau de peau couverte d’asticots qui pendouille de son bras et jette un coup d’œil à sa montre) Je veux dire, qui sont en train de faire irruption parmi nous, en ce moment même ?
— Je le crains en effet. La nuit est tombée et nous sommes le 31 octobre donc je ne conseille à personne de s’aventurer au clair de lune sans être au minimum grimé en l’un des leurs. À moins de vouloir absolument que ces mauvais esprits vous repèrent et dans ce cas… Bonne chance ! »
— Vous vexez pas les gars mais ça manque de meufs cette soirée, se lamente Adrien, Tim tu pourrais…
— Putain tu vas pas recommencer ! Je te l’ai déjà dit : ma sœur veut plus entendre parler de toi, et ses cop’s non plus. Elles te trouvent toxique.
— Bha elles ont raison en fait, commente Marc, vu comment t’as trompé Chloé…
— Sous le nez de ton autre meuf !, précise Tim.
— Je sais ouais, merci de me le rappeler, marmonne Adrien avant de vider sa deuxième bière, mhhaaa… Si je dois me passer de gonzesse il va me falloir du sucre. Il reste des snickers dans le sachet ?
Sur le petit écran, le présentateur s’esclaffe. Le spécialiste se tourne face à l’objectif et s’adresse directement au public. D’un air sérieux sous son teint blafard, il insiste :
« — C’est à cela que servent les déguisements effrayants si vous sortez ce soir : à tromper les mauvais esprits pour qu’ils ne viennent pas s’en prendre à vous, pensez-y. »
— Non. Et y’a plus de m&m’s ni de Dragibus. Ah si tiens, celui-là était collé sur le tapis…
— C’est tout ?… Merde, ça va pas me suffire.
« — Ah d’accord… Je pensais qu’on se déguisait à Halloween juste pour s’amuser à se faire peur. Et vous y croyez, vous, à ces esprits malveillants ?
— Regardez-moi : je ne suis pas en fantôme pour rien. Dans le doute, vous savez…
— Ha haa, très juste ! Et bien je suis certain que nos téléspectateurs auront appris des tas de choses sur Halloween grâce à vous, merci mille fois M. Blacket, je vous souhaite une épouvantable soirée, ha haa ha ! Cher public, ainsi se termine notre émission spéciale Halloween. Je vous dis à bientôt pour un prochain numéro de Faites la Fêtes. D’ici là, bonne frousse à tous et n’oubliez pas : ce soir, sortez déguisés sinon… Gare à vous ! Ha haaaa ! »
Applaudissements, retrait micro, départ de l’invité et Jingle Pub.
— Bougez-vous !, ordonne Adrien, on va à la chasse aux bonbecs. C’est Halloween après tout.
— Bha heu… T’es sûr ?, hésite Marc, on va avoir l’air con au milieu des mioches.
— C’est clair. On a passé l’âge de faire du porte-à-porte déguisé en citrouille mec, c’est trop la honte si on se fait griller par une meuf du bahut.
— Faites pas chier les gars, j’ai envie de bonbecs avec mon whisky-coca. On n’a pas besoin de se déguiser pour aller racketter les petits vieux du quartier voisin. Et je suis sûr qu’on croisera que des mouflets avec leurs mères canon en combi moulante de Catwoman alors relax.
— Mmh des milf…, salive Tim.
— Bh’alors c’est parti !, lance Marc en se ruant sur ses baskets.
Adrien attrape son trousseau de clés et rejoint ses potes dehors.
Pendant qu’il verrouille la porte, les lampadaires s’éteignent. Désormais seul un croissant de lune éclaire le monde des vivants, faiblement. Les garçons étonnés se regardent sans se voir. Passées quelques secondes de mise au point, ils remarquent derrière eux les vitrages aveugles de la maison d’Adrien.
— C’est bizarre, dit ce dernier, je suis sûr d’avoir rien éteint avant de sortir…
— Bha les autres baraques aussi sont dans le noir.
Les garçons inspectent autour d’eux : plus de lumière nulle part. De petits groupes de gnomes braillards accompagnés de pères grognons en habits de sorciers s’éloignent bruyamment. Pas de jolies mamans en peau de chatte à l’horizon, dommage.
— Putain c’est quoi ce délire ?, chuchote Tim.
— Bha, ça s’appelle une panne d’électricité, c’est pas grave Flippette, alors détends-toi.
Tim adresse un doigt à Marc. Marc fait mine de l’attraper et de se le fourrer quelque part.
— Bien joué Enedis, trop cool l’ambiance !, beugle Adrien en entrainant ses compères six rues plus loin, à l’écart de tout signe de vie nocturne, dans un lotissement réservé aux personnes âgées.
La première maisonnette est garnie d’un jardinet envahi de nains, comme toutes les autres. Adrien appuie sur la sonnette. Rien ne se passa alors il recommence. Toujours rien.
— Bha t’es con ou t’es con ? Y’a pas de jus mec, lui rappelle justement Marc qui lui passe devant et toque à la porte.
Pas de réponse non plus.
— Frappe plus fort, c’est rien que des vieux ici, ils sont sourds, dit Adrien.
Marc s’exécute mais la porte ne s’ouvre pas. Le trio passe à la suivante, avec le même résultat. Les lycéens tambourinent ainsi à toutes les portes, chaque fois plus fort. Au bout de quarante-deux minutes Tim en a marre, Marc propose de rentrer finir les pizzas devant la télé mais Adrien, frustré, s’acharne. Il n’a pas l’habitude de ne pas obtenir ce qu’il veut. Alors ils se met à cogner plus fort, encore, et encore… Avant qu’il ne parvienne à défoncer cette malheureuse porte, un vieillard déguisé en Pierrot surgit derrière eux en aboyant :
« TOC TOC TOC ! TOC TOC TOC ! »
Les garçons sursautent et s’écartent, blêmes, pendant que le vieil homme s’approche en sifflotant. Il tourne simplement la poignée et rentre chez lui.
Marc, Tim et Adrien échangent des regards troublés puis se forcent à rire aux éclats pour chasser le petit frisson qui court toujours dans leur dos. Ils n’ont pas le moindre butin mais décident de rentrer.
— J’crois qu’il reste des Haribo dans la boite sous mon lit, j’ai p’t-être pas tout bouffé…
De retour chez Adrien, ils utilisent l’application lampe-torche de leur portable pour monter au deuxième étage où se trouvent les chambres. Adrien est encore dans l’escalier du bas quand il reçoit un sms en numéro masqué : Ouvre-moi ta porte.
Il se retourne vers la porte d’entrée et l’éclaire avec son téléphone.
— Qu’est-ce tu fous ?, lui demande Tim du haut des marches.
Adrien ne répond pas. Il attend. Personne ne toque. C’est sûrement une blague de son abruti de cousin, se rassure-t-il.
Deux minutes passent. Tim et Marc s’impatientent sur le palier du premier étage.
— Tu t’amènes ou quoi ?
Adrien les rejoint. Ensemble ils montent au deuxième et investissent la seule chambre en pagaille à la recherche de friandises. Rien sous le lit, excepté du linge sale qu’ils se mettent à fouiller méticuleusement. Tout-à-coup la porte claque.
— Putain c’est quoi ça ?, s’affole Tim en dirigeant sa lumière vers la porte.
Elle est fermée. Adrien la fixe sans bouger. Sa respiration s’accélère. Marc n’est pas plus serein.
— Bha non… Non non c’est pas po… Pas possible, bredouille-t-il, comment… Qu’est-ce qui… J’l’ai pas fermée cette porte moi, j’suis sûr…
— Pourtant t’es entré le dernier Marc ; si c’est pas toi, c’est qui ?, s’inquiète Tim.
— Un courant d’air, conclut Adrien sans grande conviction, c’est rien qu’un putain de courant d’air les mecs alors on se calme.
La voix vacillante d’Adrien les inquiète davantage. Toutes les fenêtres sont bien fermées, les garçons le savent, ce n’est pas un courant d’air. Il n’y a pas d’animal domestique dans la maison et, de plus, un nouveau sms s’affiche sur le téléphone d’Adrien :
Tu ferais mieux de m’ouvrir ta porte.
Adrien ne la ramène plus. Cette fois il montre les deux messages à ses potes, qui l’encouragent à appeler tout de suite son cousin pour en avoir le cœur net.
Son cousin est formel : il ne lui a rien envoyé, il a mieux à faire avec sa copine déguisée en diablesse et raccroche.
— C’est pas lui.
— Bha c’est un autre con qui cherche à t’emmerder alors, qu’est-ce t’en as à foutre de ces messages ?
— J’suis d’accord avec Marc, t’as qu’à les effacer.
— Ouais… Vous avez raison les gars.
Adrien supprime tout, voilà, c’est fait, il se sent mieux. C’est alors qu’on frappe à la porte de sa chambre. Les garçons bondissent. Ils se regroupent, livides, au fond de la pièce, entre le lit et la fenêtre. Ils braquent leur téléphone sur la poignée. Dos au mur, Adrien balbutie :
— Pap… Papa ?… Mmmaman ? C’est… C’est vous ?
Pas de réponse mais le portable d’Adrien se met à vibrer, il décroche : c’est son père qui s’excuse de le déranger en pleine soirée avec ses copains mais son téléphone n’a plus que 1% de batterie et comme il n’y a plus de courant en ville pour le recharger, il veut juste savoir si tout se passe bien avant que sa batt… – Biiiip ! Trop tard. Adrien tente de le rappeler mais son appel bascule aussitôt sur messagerie. Vite, il retourne dans son répertoire, sélectionne le numéro de sa mère et… On frappe de nouveau à la porte. Il tressaille, ses doigts lâchent le téléphone. Aucun des trois jeunes ne trouve le courage d’aller ouvrir, au contraire, ils s’efforcent de reculer davantage bien que leurs dos soient déjà collés au mur. Adrien reprend son téléphone sur la moquette et reste au sol. Il essaie de se faire tout petit. Tim et Marc glissent le long du mur à ses côtés et les trois garçons terrorisés essaient de joindre leurs familles. C’est alors que leurs smartphones s’éteignent en même temps, sans raison. Panique. Sortir d’ici, c’est tout ce qu’ils veulent à présent, mais surtout pas par la porte.
— La fenêtre, suggère Marc.
À ce stade, se casser une jambe en sautant du deuxième étage leur parait parfaitement raisonnable ; ils se ruent sur la fenêtre. Elle refuse de s’ouvrir. Elle n’est pas coincée, ni collée, ni verrouillée et pourtant, impossible d’ouvrir cette saloperie de fenêtre. Alors Adrien saisit un tabouret, le lève devant lui et, au moment de briser la vitre avec, il se fige. Quelque chose d’inexplicable est en train de se produire sous ses yeux, sous leurs yeux à tous les trois : d’abord le verre s’opacifie, nettement, puis une empreinte apparait et écrit, tel un index sur un miroir embué, ce message :
OUVRE LA PORTE !
Les adolescents sont terrifiés. Ils retournent dans leur coin, se blottissent. Tim se met à crier au secours, les autres l’imitent mais dehors personne ne les entend à cause du bruit qui couvre leurs voix : quelqu’un recommence à toquer à la porte. Quelqu’un, ou quelque chose. Ça cogne, ça frappe, ça bat, ça boxe, de plus en plus fort, puis tout s’arrête d’un coup. Les garçons retiennent leur souffle. Comme ils sont entrés en hyperventilation, ce n’est pas facile. Ils n’osent rien faire d’autre que se taire. Se taire et attendre en espérant que la chose tapie derrière cette porte va juste s’en aller. Au bout d’un moment, la porte s’ouvre. Lentement. Les garçons vivent leur pire cauchemar, les yeux grands ouverts, le palpitant à cent mille. De l’autre côté de la porte, le couloir a disparu. Quelque chose approche. On dirait une voix. En fait non, c’est un sifflement.
— J’connais cet air, chuchote Tim.
— Mmoi auss..ssi, tremble Adrien.
— Bha c’est Au clair de la lune, non ?, dit Marc à voix basse.
— C’est l’… L’air que siif… Sifflait le vvv…
— Qu’est-ce ‘tu dis Adrien ?
— Le vvvieux…
— Oh putainnn c’est vrai !, souffle Tim entre ses dents, le vieux barjot dans son costume de Pierrot tout blanc là, c’est ça qu’il sifflait en rentrant chez lui…
— Chut ! Ça se rapproche, prévient Tim.
En effet. Dans la chambre d’Adrien, le sifflement est de plus en fort. Les adolescents devraient déjà voir le vieillard enfariné, tout au moins sa silhouette dans l’obscurité, mais non ; ce n’est pas normal. Le sifflement s’arrête brusquement. Le temps que les jeunes en fassent la constatation, une voix entonne la fameuse chansonnette enfantine. Pas n’importe quelle voix : celle du vieil homme. Il fredonne d’abord, puis chante trop fort pour ne pas se tenir dans la pièce avec les trois jeunes. Or ceux-ci ne le voient nulle part. Quand le vieux reprend une nouvelle fois la chanson depuis le début, c’est avec une voix d’ivrogne effroyablement agressive qui ne présage rien de bon…
« Au clair de la luUU-ne,
Mon amiii PierrOt !
Prête-moi ta pluUU-me,
Pour t’écriiire un mOt !… »
Une longue plume effilée apparait devant les visages pétris de peur. Elle est là, immobile, en lévitation. Sa blancheur immaculée se détache nettement dans la pénombre de la chambre faiblement éclairée par la lune.
« Ma chandelle est mooOr-te… »
À ces mots la plume pivote en direction d’Adrien, se plante dans son œil gauche et s’enfonce dans son orbite. Il n’a pas le temps de pousser un cri. Tim et Marc, par contre, oui. Le désespoir et la panique s’emparent d’eux pendant que la tête d’Adrien s’agite en tous sens ; la plume s’amuse à faire de pirouettes à l’intérieur de son crâne, réduisant son cerveau en bouillie. Elle ressort enfin, rouge sang, par sa narine droite. Adrien respire encore. Son expression est figée dans un état stuporeux, sa tête borgne pend de côté, son corps ne réagit plus. Pour finir la plume sanguinolente se repositionne face au trio et…
« Je n’ai plus de feuUU… »
À ces paroles elle s’approche du mur au-dessus des garçons et écrit, avec le sang d’Adrien, le mot « feu ». Alors la porte se verrouille, la fenêtre s’obstrue et la pièce s’enflamme…
Plus tard dans la nuit, bien après l’intervention des pompiers, des gendarmes et du médecin légiste, un véhicule emporte les trois corps calcinés. Le chauffeur hoche la tête au rythme de la chanson qui passe à la radio, un vieux rock. Les doigts de sa main gauche pianotent sur le volant pendant que les autres piochent leur future victime dans le sachet calé entre ses cuisses : un nounours en guimauve et chocolat. Le gourmand renifle d’abord son parfum suave puis il lui arrache la tête à pleines dents ; des giclées de salive chocolatée éclaboussent le pare-brise. Ahh, le bonheur de la mastication nocturne sur route dégagée quand pointent à l’horizon les prémices du lever ! Surtout avec un bon tube disco qui commence. Et qui s’arrête subitement. À la place, un piano entame une suite de notes lente et mièvre à vomir : do – do – do – ré – mi – ré… Norbert engueule la radio et change de fréquence. Pas de bol, c’est la même musique. Il s’énerve sur le bouton jusqu’à capter une autre station, voilà, mais… Nom d’une canule ! C’est toujours le même air :
« Au clair de la lune, mon ami Pierrot…»
C’est quoi ce merdier ?! Le brave homme veut chercher une autre fréquence mais il constate avec effroi que la commande ne répond pas, que ses phares sont éteints et que son moteur est coupé. Pourtant la comptine continue.
« …Prête-moi ta plume pour écrire un… »
Norbert essaie de comprendre. Le fourgon mortuaire est en panne, la musique ne peut pas… Oh ! Une plume… Norbert commence à douter de ses facultés mentales parce qu’une longue plume blanche et soyeuse est apparue comme par magie devant ses yeux. Il se les frotte avec vigueur. Lorsqu’il les rouvre en songeant vider d’une traite son thermos de café, la plume n’a hélas pas disparu. Elle reste suspendue face à lui, et pivote, son calamus pointu dirigé vers l’œil hébété du pauvre bougre… Soudain, tout devient flou. Norbert plisse les paupières. Désormais les contours de l’objet se fondent à la clarté naissance, de plus en plus. Le jour se lève, Norbert est aveuglé. Il tend son bras de côté, attrape ses lunettes de soleil et les met sur son nez, juste à temps pour contempler l’incandescente ascension d’une gigantesque boule de feu. Tandis que le ciel s’éclaire et s’embrase, le moteur repart, la radio diffuse un vieux titre de Rhythm & Blues. Norbert peut souffler, et reprendre sa route ; la plume a disparu.
FIN

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