SSSSuspendu par une patte, un lapin se noie dans la bouillasse d’une flaque que piétinent joyeusement deux paires de bottes en caoutchouc : Grand-mère Lily initie sa petite fille à l’ivresse du mashed potatoes depuis un creux de sa mémoire.

Qui s’effiloche.

Un creux, un trou, une bosse et deux crevasses dans le goudron de la courette familiale. Grand-mère Lily vous dira qu’il était lisse comme de la soie, et que c’est à force d’y danser le twist, le madison et le mashed potatoes en compagnie de ses sœurs du temps des yéyés que le sol, sous leurs pas, s’est peu à peu cabossé. À travers les coups de pieds bottés d’une jeunesse insouciante, heureuse, rêvée, les coups durs de l’âge révèlent les meurtrissures invisibles d’un cerveau qui défaille. Grand-mère Lily, Liliane, fille unique et héritière de pas grand-chose – ce modeste rez‑de‑chaussée et ses onze mètres carrés de cour accidentée – accueille aujourd’hui Milie, cinq ans, ses bottillons à pâquerettes roses, son espièglerie, ses bonbons qui collent et son lapin en peluche tout dégoûtant. C’est jour de grève. L’école est fermée et la baby-sitter est coincée chez elle faute de transport. Les parents de Milie ont dû se résoudre à confier leur petite à Liliane, non sans inquiétudes. Celle que toute la famille surnomme « Lily Simplette » n’est-elle pas capable de s’occuper convenablement d’une enfant ? Son fils en doute. Il se souvient de sa courte enfance, ballotté entre commissariats et bureaux des affaires sociales à devoir sans cesse défendre sa mère, mais non elle n’est pas folle, mais oui je vais très bien, je comprends qu’une mère de famille jouant à cache-cache avec les vigiles d’un grand magasin puisse vous paraître irresponsable mais il n’en est rien je vous assure, et puis ne vous inquiétez pas, j’ai huit ans, je veille au grain ! Une jeune fille ingénue, une femme émerveillée d’un rien, une mère régressive, une grand-mère rigolote. Tel est le portrait de Liliane, tout simplement. Toute simple, et enthousiaste comme une enfant. Une vieille et attendrissante gamine rattrapée par l’incontinence cérébrale de son cinquième âge flétrissant.

    Il est bientôt treize heures et les deux complices s’éclaboussent toujours de bonheur sous une pluie diluvienne. Liliane ne rentre que pour changer de trente-trois tours sur son vieux tourne-disque ; « Belles, belles, belles comme le jour » s’échappe des fenêtres grandes ouvertes pendant que l’eau frappe le parquet. Le duo dégouline et grelotte mais c’est l’amusement qui l’emporte, jusqu’aux premiers gargouillis de la journée. La faim les pousse dans le salon de thé le plus proche pour un déjeuner équilibré : autant de glucose que de lipides. Deux chocolats chauds et sept pâtisseries plus tard, l’averse a cessé. Les dernières gouttes ruissèlent le long de la vitrine et de leurs joues roses de gourmandise. L’une a eu les yeux plus gros que le ventre. L’autre a son gros ventre calé sous la table et s’amuse à faire décoller les miettes et le sucre glace sur la nappe en papier, sans les mains. Leurs fous rires se déchainent au milieu des silences embarrassés. Cerise sur le glaçage d’un gâteau englouti, des rayons transpercent les nuages lourds d’une colère retenue, tel le pardon d’une mère qui avait ordonné d’être sages. Lily a les yeux qui pétillent. Dedans se reflète un troupeau céleste de mouton noirs qui s’éloignent à mesure que les rayons s’étirent et se parent de jolies couleurs… Milie explose de joie.

— Mamie, mamie, regarde, là-bas, un arc-en-ciel !

— Grand Dieu oui ma chérie, hi hii !, prends donc ton manteau, vite, à nous le trésor du lutin vert !

Grand-mère Lily n’a guère le souci de la précision au point de s’enquiquiner à prononcer « Leprechaun ». Quant à la véracité du récit, elle ne fait pas de doute pour son modeste esprit tant la féérie des apparitions du spectre lumineux opère sur elle, à chaque fois. Main dans la main et dos au soleil, deux fillettes partent chasser le portail coloré, en sautillant. Il semble si loin, et en même temps si proche, que l’aventure n’en finit pas. Elles trottent, courent, dansent, accélèrent, pilent devant une vitrine, repartent de plus belle et finissent au ralenti sous un rappel de pluie.

    Une heure passe, Milie se lasse et s’inquiète. La jeune écolière serre fort contre elle son lapin trempé. Elle voit bien que l’arc-en-ciel n’est pas moins loin que tout à l’heure, contrairement au quartier de sa grand-mère. Les voilà perdues dans la froideur d’une ville inconnue. Liliane tousse, Milie éternue, les nimbostratus essorent leur trop-plein qui dilue teintes et contours ; l’arc‑en-ciel a disparu. Voyant que sa grand-mère, toute déçue, sanglote en pleine rue, la petite fille la tire par le bras, lui sourit, la console comme elle peut en lui promettant qu’un jour, juré craché, elles se baigneront ensemble dans les couleurs de l’arc-en-ciel. Ces mots résonnent comme une formule magique, le visage de Liliane s’illumine dans la pénombre d’un ciel de nouveau renfrogné. Il y a de l’orage qui gronde au loin, l’onde de choc vagabonde d’une humeur de mère furieuse qui traîne dans l’air. Par chance, ou pas, la bienveillance d’une passante interrompt leur errance. Un appel du commissariat de police met fin à la torture des parents morts d’inquiétude, un regard met fin à toute confiance, une larme à toute rancœur.   

    Au cœur du cimetière, les gorges sont nouées. Les mots « Lily » et « Simplette » s’y enchevêtrent, provoquant gêne et murmures autour d’une fillette en pleurs dans les bras de son lapin sans vie. Elle aussi est tombée malade, elle aussi a eu un gros rhume avec de la fièvre mais elle n’est pas morte pour autant. On lui explique que les vieilles dames sont plus fragiles que les enfants mais ce qu’elle comprend, c’est que Grand-mère Lily n’est plus là par sa faute. Elle aurait dû refuser de sortir sous la pluie, elle aurait dû en dissuader sa mamie, elles auraient dû être sages comme l’avait ordonné maman.

    Les mois passent et n’effacent ni la tristesse de Milie ni la crasse de son compère lapin, noir des bêtises commises en compagnie de sa grand-mère chérie. La fillette grandit l’âme en peine, harcelée par le remord.

    Ce n’est qu’à dix ans qu’elle accepte enfin que la chose noirâtre et poisseuse collée au pied de son lit aille visiter la machine à laver.

    À treize ans, elle en fait sa première œuvre d’art en le barbouillant de sept nuances distinctes, au grand soulagement de ses parents convaincus de voir leur fille reprendre goût à la vie. Or il n’en est rien. Son intérêt pour l’art s’effondre lors d’un cours de physique sur les milieux dispersifs pour la propagation des lumières polychromatiques ; nouveau passage à soixante degrés pour la peluche devenue rêche comme du foin.

    Lapin vaudou, lapin cobaye, lapin doudou, lapin copain avant d’être promu lapin sacré crucifié en tête de lit : Milie, vingt ans, étudie maintenant les sciences dures et occultes en dentelles et blouse noire. Son style gothique a l’avantage de justifier son état dépressif.  

    Descente de croix pour le lapin relique qui se fait rouler dans un linceul, momifié, encartonné, oublié. Milie a mûri. Elle ne garde de ses gothiques dentelles que d’affriolants dessous pour son futur mari. C’est une femme maintenant, sévère, sérieuse, austère. Une ingénieure scientifique qui travaille dur et gagne beaucoup d’argent. Parfois elle rentre un peu plus tard, un peu plus odorante, un peu plus moite ; son allure stricte excite les hommes et lui assure des extras bien payés qu’elle accumule en secret sur un compte privé.

    À trente-cinq ans, elle tombe enceinte et cesse de se prostituer : son précieux lapin est exhumé pour accueillir Adrien, un pisseur qui a le don rare de lui arracher une sorte de sourire. Mais l’enfant se désintéresse vite du bout de pelure difforme qui pique et qui gratte, alors Milie suit le mouvement… En tournant le dos à son enfant. Les paroles moralisatrices de son époux n’y font rien, pas plus que les traitements de ses médecins.

    À quarante-cinq ans, Milie se retrouve seule avec sa culpabilité, son chagrin, sa valise et son lapin. C’est pour elle le moment d’acheter la propriété de ses rêves, et d’accepter les avances du préfet de son département – un ancien amant fou de ses charmes – en échange d’une mystérieuse requête.

    À cinquante-deux ans, Milie redouble d’efforts. Elle n’a plus de temps à perdre, son oncologue est formel. D’un côté elle conçoit, expérimente, teste et fait construire, de l’autre elle procède, obtient des autorisations, signe des chèques et fait transférer un corps. En quelques mois, son terrain se transforme en jardin aux merveilles. Une pergola fleurie marque l’entrée d’un sanctuaire bordé de glycines. Une gigantesque armature, à laquelle sont suspendues des milliers de boules en verre emplies d’un gel transparent, coiffe le site sacré. Sur le flanc sud d’un tertre, des panneaux solaires alimentent une machinerie savante dissimulée dans un pylône flanqué de deux boutons dorés. Et au centre du décor, deux gisants sculptés dans le granit.

    Adrien et son père se rendent à la morgue. L’un par obligation, l’autre par nostalgie. À cinquante-quatre ans, Milie laisse derrière elle un fils amer, un époux désœuvré, un cancer victorieux, un lapin rapiécé, une lettre testamentaire et un sourire inconvenant surgi de l’enfance, qui la rend méconnaissable aux yeux des deux hommes. Respectant ses vœux, on l’enterre sur sa propriété grâce à l’aimable autorisation du préfet, sous le gisant représentant une fillette au lapin. À côté d’elle repose déjà Grand‑mère Lily dont les traits ont été fidèlement reproduits dans la pierre à partir d’une photographie. Adrien se lance. Il appuie sur les boutons du pylône, comme le voulait sa mère. Un spectacle « son et lumières » parfaitement inapproprié se déclenche : un tube des années soixante retentit à plein volume tandis qu’une lumière projetée sur la pluie de boules suspendues fait apparaître un splendide arc-en-ciel au-dessus des deux tombes. Les membres de la famille se regardent, ahuris, en s’interrogeant sur l’auteur indélicat de cette mauvaise plaisanterie. Pendant que, sous les sept nuances ondoyantes, deux visages de pierre sourient, personne ne remarque la discrète inscription gravée sur la dalle entre les gisants. Une phrase qui a tourné en boucle dans la tête de Milie durant ses quarante-neuf dernières années, un leitmotiv dictant ses choix de vie, une obsession, la volonté tenace de tenir la promesse faite jadis à sa grand-mère : Un jour, juré craché, on se baignera ensemble dans les couleurs de l’arc‑en‑ciel.

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