
Le caillou dans la chaussure
Micka HB.
1ère édition 2023 dans Odyssée (Anthologie), Éditions Moulin – Lecture : 16 min.
05 mai 2023
Cher journal,
J’y suis presque !
Dix-huit ans que je me retiens. C’est long, c’est dur, mais on sait tous les deux qu’il n’est pas question de révéler ma découverte avant d’avoir testé mon protocole expérimental sur l’être humain. Bientôt. Très bientôt. Bon sang ce que j’ai hââÂTE !
Du calme.
Patience, patience…. Encore un peu de patience. Dix-huit ans que je ressasse ce refrain. Dix-huit ans d’excitation muselée depuis le jour où j’ai réussi à transposer l’immortalité de la méduse Turritopsis dohrnii aux mammifères. Dix-huit années de bilans positifs avec mes rats, mes porcs et mes macaques qui ont tous cessé de vieillir grâce à mon prodigieux sérum… Ma précieuse formule, ma potion magique ! Un aller simple vers un Futur sans fin en une seule dose aux effets permanents, mon ticket d’embarquement liquide pour la grande Odyssée du Temps ! À moi la vie éternelle ! À moi une gloire infinie ! Je pourrais être l’homme qui a vaincu la vieillesse, le dieu qui a terrassé la mort !…
Du calme on a dit.
Lààà… Tout doux. Du calme et de la patience en attendant mon tour. Qui ne souffrira aucun retard j’en suis sûr, il n’y a qu’à voir les résultats que j’ai obtenus sur la longévité de mes rongeurs : le sujet RT06 alias Ratounet a atteint vingt-et-un ans cette année, soit sept fois la durée de vie d’un rat domestique grassement choyé ! À ce stade l’expérience est une réussite totale. Seul point négatif : j’ai dû l’installer dans mon salon avec plusieurs de ses congénères étant donné l’extraordinaire gravité de son état dépressif. La vie de labo est stressante, ce n’est pas un scoop ; a fortiori pour les cobayes. Mais de là à détricoter son hamac pour se passer la laine autour du cou et tenter de se pendre avec… Ça m’a déconcerté, je l’avoue. J’ai eu un instant de flottement, une périlleuse hésitation, mon cerveau balloté entre deux options de commande opposées : contempler l’expression criante et inédite d’une intelligence manifestement surdéveloppée ou stopper fissa le processus d’autodestruction de la plus importante, de la plus exaltante expérience de ma vie ! J’ai fait mon choix. Aux poètes la contemplation ; moi, je suis un scientifique. Ainsi ai-je investi dans une cage spacieuse farcie de jeux et de cachettes où Ratounet et ses acolytes batifolent désormais, quand ils ne regardent pas sagement la télé, le front collé aux barreaux et les moustaches qui dépassent, bref : tout risque suicidaire est écarté. Sauf chez ma femme qui tolère difficilement leur présence à la maison. D’ailleurs elle est repartie chez sa mère ce matin, pour « réfléchir ». Je me demande comment elle réagira à son retour en découvrant l’enclos des porcs dans le jardin…
05 mai 2024
Chher journaaal,
Ça fait pile 1 an aujourd’hui que ma femme m’a quitté. J’en ai ssouffert au début c’est vrai. Ssurtout les deuu… Les diiii… Ssurtout les douzz’ premiers mois maiiis c’est f’ni maintenant. J’vais mieux ! J’vais bien. J’la déteste. Elle m’manque PAAAAS du tout. Non j’te dis ! Oui j’ai un ‘tit peu bu… Et alors ? Un an ça s’fête. Je célèèèbre une délivrannce tu vois, pa’ce que j’pense p’uus du tout à elle. Et j’vais mÊme te diiire mieuux, ‘coute-moi bien : sson dépArt est une bédéniction ! Parfait’ment. J’ai p’us à ssubiiiir ses criiises d’hysstérie infusti… intuj… in-jus-ti-fiées : forrcément que ssix rats et trois macaques dans une ssalle à manger, ça pue ; qu’essst-ce qu’elle croyait ?! C’est pas ma faute siii ell’a t’jourrs refusé que j’déménage les bêêêtes dans la chambr’à coucher.
06 mai 2024
Cher journal,
Mon mal de crâne ne passe pas. Tes pages sont toutes froissées, comme moi. Je n’aurais pas dû m’endormir en t’écrivant. Je n’aurais pas dû boire autant. J’ai la gerbe. Sans doute davantage à cause d’elle que de l’alcool. Il faut que j’arrête de penser à Clotilde. Je dois me ressaisir et me concentrer sur mon travail, mon expérience, mon objectif… Quand elle est partie, c’est tout le grenier que j’ai aménagé pour les Rhésus, ça l’aurait rendue folle de rage. Si seulement elle était revenue… Mais je ne l’ai pas fait pour ça. Pas pour elle. Pas du tout. D’ailleurs elle n’est jamais réapparue. Ni chez son coiffeur préféré ni dans aucune des boutiques du quartier. Pas même chez sa mère ; le privé que j’ai engagé dès le lendemain de son départ est formel. Peu importe, je m’en fiche, qu’elle s’en aille, elle m’indiffère contrairement à mes inestimables singes, mes précieux qui constituent la dernière étape avant les essais cliniques sur Homo sapiens : ce n’est pas rien ! Si Andy, le doyen, survit encore sept ans, je m’autoriserais à tester mon remède de guérison de la vieillesse sur l’homme !…
Que dis-tu ?
Comment ça, la vieillesse n’est pas une maladie ?! Dans ce cas pourquoi tant de laboratoires investissent des milliards dans la lutte contre le vieillissement, hein, mmh ?! Je vais te le dire : parce que vieillir TUE ! Il est donc légitime de combattre ce fléau. Et tu verras que mon sérum d’immortalité aura du succès, les perspectives sont immenses : on s’arrachera mes données sur le renouvellement cellulaire de mes animaux immortels, des articles me seront consacrés dans des revues prestigieuses, ma renommée sera mondiale, on me décernera le prix Nobel… !
Rien que ça, oui. Oui bon… Ça va vieux torchon, ça va ! Mais si, j’ai les pieds sur terre, je suis un biologiste sérieux. Tu n’es QUE mon journal intime cher rabat-joie, pas mon carnet de suivi de travaux à qui je réserve toute ma rigueur scientifique. Je t’ai vexé ? Tu parles d’un souci. J’en aurais un vrai, moi, si ma formule fonctionne du premier coup sur l’être humain : on parle du fruit d’une vie de recherches, on parle de l’immortalité ! Et, à bien y réfléchir, ce n’est pas le genre de chose que j’ai envie d’offrir au premier volontaire venu… Je serai donc mon unique cobaye humain, c’est décidé ! C’est mérité. C’est excitant… J’ai toujours rêvé de voyager dans le futur, d’assister aux prochaines découvertes, aux avancées technologiques comme la téléportation, le tourisme intergalactique… Imagine un peu cher ami : le futur deviendrait mon présent ! Un présent à l’infini pour une présence définitive dans ce monde où ma renommée d’homme immortel, portée d’une génération à l’autre par le récit de mes incessantes péripéties, m’érigerait au rang de légende vivante, de nouvel Ulysse… Ce serait dingue !
14 septembre 2077
Cher journal,
Ne ronchonne pas, je ne t’ai pas oublié durant plus d’un demi-siècle ; je t’ai juste refermé un bref instant. Qu’est-ce qu’un demi-siècle en regard de l’éternité ? Rien du tout. Contrairement aux bougies colorées sur mes gâteaux d’anniversaire, le cinq et le trois de cire blanche placés en leur centre ne se consument jamais. J’ai coupé les mèches. Cinquante-trois ans, c’est mon âge éternel. Celui de mon injection, de ma seconde naissance. Avoir quatre‑vingt‑dix-neuf ans ne veut plus rien dire pour moi.
Ces dernières années, avec toutes les catastrophes qui se sont enchaînées – méga-incendies planétaires, brusque montée des eaux, vagues migratoires d’exilés climatiques aussi affamés que dangereux, crises sanitaires… – je n’ai fait que déménager. On n’est pas bien ici, franchement ? Dans le plus beau, le plus vaste et surtout le plus haut perché de mes bunkers-palaces ! Avec un hectare de terrain et douze abris spécialement conçus pour eux, mes vieux compagnons testeurs n’avaient pourtant pas à se plaindre. Les porcs s’en accommodent bien, eux. Leur âge ? On s’en fiche désormais ; l’essor fulgurant de leur intelligence est bien plus fascinant : figure-toi qu’ils ont transformé le tiers de leur parcelle en potager privé ! Et je ne conseille à personne d’essayer de leur voler une carotte. Les autres, hélas, ne sont plus là. Je me suis fait avoir par les rats… Plusieurs fois. Leur dernier stratagème consistait à faire semblant d’être mort. Tous en même temps ! Quand je les ai vus sur le dos, j’ai pensé au pire : était-ce un effet tardif du sérum ? J’aurai dû me méfier au lieu d’ouvrir leur cage de luxe en grand. Ratounet a filé avec RT01 et RT05. Quant aux autres, Andy et ses compères macaques leur avaient appris – admirablement bien je dois dire – à leur apporter toutes sortes d’objets : jouets, friandises… Et à l’évidence, les clés de leur enclos. Voilà pourquoi il ne me reste aujourd’hui que les porcs.
Je ne suis pas encore reconnu comme un dieu vivant, ni comme le héros d’une mémorable odyssée qu’on donnerait à étudier sur les bancs de l’école… Hélas. Alors je me suis consolé en devenant l’homme le plus riche de la Terre. Il m’a suffi de vendre mon sérum d’immortalité aux quelques multimilliardaires de la planète, je les ai dépouillés en moins de 24 heures : comptes, entreprises, actions, propriétés, œuvres d’art… Toutes leurs possessions ! Le prix d’une vie sans fin. Les pauvres. La célébrité les avait rendus plus vulnérables que n’importe quel miséreux, tous furent les victimes de rancœurs passées dans les neuf mois de leur injection ! Je reste donc à ce jour l’unique humain immortel ET le seul multimilliardaire vivant au monde. C’est cooool ! J’ai de quoi me la couler douce pendant un petit bout de temps. Et de quoi me faire construire une flotte spatiale – un rêve de gosse ! – assortie d’une base lunaire autogérée… Bref, tout ce que je désire, du moment que ça s’achète. Je possède des biens partout dans le monde, dont quatre palais partis en fumée dans la vague d’incendies mondiale de 2041. Et deux domaines offerts aux poissons depuis la fonte des derniers glaciers à l’été 2058… Une catastrophe annoncée qui ne m’a pas empêché d’acquérir ces luxueuses villas de bord de mer à l’époque. Un caprice, oui, et alors ? Le monde peut s’effondrer, je ne risque rien, j’ai le temps et les moyens ! Mon sérum me comble de bonheur et j’immortalise en ce moment même ce sentiment exquis de toute puissance grâce à toi, cher journal !
29 juillet 2198
Cher journal,
Je vis un enfer. Les tempêtes extrêmes et les inondations s’enchaînent sans répit depuis près d’un siècle sous une chaleur acc…
Quoi ?!
OUI j’ai la clim’ dans mon bunker-palace souterrain ! OUI j’ai un million d’employés qui affrontent l’extérieur à ma place, je SAIS que je ne suis pas le plus à plaindre. Toi non plus je te signale : si je demandais aux cuisiniers, aux gardes du corps ou aux assistants de t’oublier sous ce climat tropical et violent, tu aurais vite fait de moisir après que le vent t’ait arraché tes pages ; penses-y au lieu de me souffler des évidences ! Mon confinement est une chance, j’en ai conscience. Dehors les gens se font emporter par des tornades, assommer par des mégagrêlons ou dévorer par les crocodiles marins… Ces saletés pullulent, un vrai cauchemar. Leur population est devenue incontrôlable depuis que le niveau de la mer a atteint son maximum. Trop d’eau, trop de marais, trop de crocos. Il y en a jusque dans les rizières au moment des récoltes, au point que des ONG militent pour faire totalement interdire la riziculture devenue trop dangereuse. Et moi qui adore le riz… Dis-moi cher ami, si j’affirme que la saveur délicate du basmati mérite bien quelques sacrifices, suis-je un être abominable ou un épicurien accompli ?
Dans tous les cas les gens me détestent. Ils me jalousent et tentent de kidnapper mes porcs pour les revendre aux industries pharmaceutiques, quand ils n’essaient pas de me tuer moi aussi, comme feus mes richissimes homologues piqués au sérum d’immortalité… Si j’ai peur ? Évidemment. J’ai beau être biologiquement immortel, mon corps n’en est pas moins un tas de viande perméable aux projectiles et aux lames. Je ne peux faire confiance à personne, mes amis sincères sont tous morts au siècle dernier et les nouveaux ne sont que flagorneries au miel dans un pot de lames de rasoir. Quant aux femmes, pfff ! Je ne fréquente plus que des prostituées, au final ça revient au même et au moins les choses sont claires dès le début. La célébrité est un piège, je veillerai à être moins connu des générations futures. Je n’ai qu’à attendre que mes ennemis m’oublient, ou qu’ils meurent. Comme le temps me semble long parfois… C’est dans ces moments-là que je noircis tes pages, à l’ancienne, avec un stylo : une relique ! J’en ai gardé tout un stock rien que pour toi. Le scripteur vocal à commande télépathique que l’on utilise depuis environ trente ans n’est pas adapté à la finesse de ton papier, il t’enflammerait instantanément.
05 mai 5086
Cher journal,
Tu es bien le seul ami que j’aurais traîné partout, jusque sur la Lune. Le seul, oui : on m’a volé mes porcs durant la Deuxième Grande Famine mondiale de l’hiver 2223… Je refuse d’y repenser. Et toi cesse de râler à propos de ton nouveau look. Puisque je te dis que ça te rajeunit ! C’est tendance cette version audiobionique de toi incrustée dans mon poignet, je t’assure. Et si pratique. Tu ne t’effrites plus entre mes doigts, tu ne te décharges que si mon cœur s’arrête et je ne risque plus de te perdre comme cela a failli se produire maintes fois avec ta version papier durant nos derniers départs précipités ; d’un bunker-palace à l’autre, d’un continent à l’autre, d’une base militaire à une plateforme aérospatiale et d’une planète à son satellite naturel…
Vue d’ici la Terre n’est plus qu’une boule de fumée et de débris d’où émerge parfois un satellite encore intact, un vestige de technologie humaine à la dérive qui fonce droit vers une collision inévitable. Les pires effets du dérèglement climatique se sont produits après la montée des océans, en dépit d’une longue et sournoise accalmie météorologique. Suite à l’engloutissement des côtes, des bassins et de toutes les régions basses du monde, les survivants s’étaient entassés dans les montagnes.
Quant à moi je ne le vivais pas trop mal, j’avais déjà rejoint mon bunker-palace de l’Himalaya, avec une partie de mon staff, à l’abri de la première calamité de la liste : la terrible « Triplette ». C’est ainsi que je nomme la série des trois pandémies qui ont tué les deux tiers de la population mondiale entre 2059 et 2160 : d’abord la plus longue, la chikuzkadengua hémorragique transmise par la piqûre du « moustique à mèches », un descendant du moustique-tigre, qui sévit quinze ans durant ; puis le cholérage, grand retour du choléra – en pire – causé par une bactérie apparentée qui avait salement muté au contact des cadavres ayant dérivés dans des zones dépourvues de prédateurs marins ; enfin la COVID-153, la plus létale de toutes. Après la Triplette il y eut la Deuxième Grande Famine mondiale de 2223 et son cortège de misère, de désespoir, de violences, de révoltes. Puis des guerres civiles partout dans le monde avec, comme effet indésirable majeur, la montée au pouvoir de nouveaux régimes totalitaires. Comme s’il en manquait ! Tu devines la suite mon ami ? La Troisième Guerre mondiale, c’est ça, au printemps 2232. Une guerre nucléaire apocalyptique, un feu d’artifice de bêtise et d’inconscience qui m’occasionna un premier séjour ici haut. Pauvres survivants d’en bas… Pauvre faune, pauvre flore ! Il aura suffi d’une seule espèce pour tout détruire sur Terre rien qu’en appuyant sur un bouton. Une espèce autoproclamée « intelligente » ; quelle blague ! J’en rirais si ce n’était pas si triste. La seule espèce malfaisante, sur dix millions d’autres vivant en harmonie, c’est à peine croyable quand on y pense. Que s’est-il passé ? Un accident dans le catalogue des créations ? Une anomalie dans la chaîne évolutive ? Un sabotage ? Quoi qu’il en soit, l’humain est l’arme biologique la plus redoutable que je connaisse. En suis-je une, moi aussi ? D’ailleurs, depuis que je suis immortel, suis-je toujours un humain ?
01 août 11405
Cher journal,
À combien de séjours lunaires en suis-je ? Je ne sais plus. Quinze, dix-sept ? Quatre guerres nucléaires, autant de décontaminations séculaires, la méga éruption de Yellowstone, l’ère glaciaire qui a suivi, deux invasions extraterrestres, le trafic intergalactique des derniers rescapés terriens, la guerre hautement destructrice des aliens en orbite et la pollution de la Terre par divers agents pathogènes issus des envahisseurs. Pauvre planète…
Pauvre de moi aussi, merde ! Devrai-je vivre éternellement dans cette base lunaire ? Enfant je me rêvais « Explorateur de galaxies » ; je n’en suis rien. Rien qu’un voyageur temporel pétri d’immobilisme prudent. Mon odyssée de l’espace à moi est d’un ennui… Mortel. Si seulement, m’entends-je dire par moments… Moi qui m’enorgueillissais de pouvoir vivre au présent ce futur inaccessible aux autres, comme je me sens con. Con et ridicule. La vie est devenue tellement éprouvante sur terre pour les humains, pour tous les êtres vivants en vérité, qu’il n’y a pas de quoi se vanter d’être là, ici et maintenant, pour subir ces évènements en passant d’une cachette à l’autre. Je ne suis pas comme le reste de l’humanité qui affronte courageusement son époque, qui met le nez dehors, qui n’a pas le choix. L’humanité du cent quinzième siècle doit bien accomplir mille exploits par jour rien que pour survivre. Cette humanité-là, si elle existe toujours, doit être tout entière composée de héros, or il n’y a indubitablement plus de gens ordinaires pour conter leurs prouesses, à part moi. Moi le type immortel planqué sur la Lune. Moi le gars échappé de son temps, un mec qui se la racontait et qui n’est plus qu’un pleutre en cavale. Je ne suis qu’un témoin passif du changement perpétuel, c’est un fait, et un intrus sur la ligne du temps, un mégalomane dans l’embarras complètement dépassé par l’engeance de sa folie, un crétin qui a détruit son mariage pour une aventure faite d’incessants lendemains qui ne sont même pas les siens…
Je sais cher journal, je sais, je me plains encore, au lieu de me réjouir du fonctionnement pérenne de mes installations grâce à l’efficacité de mes astrorobots autonomes multifonctions : extraction de l’eau et de l’oxygène liquide, maintenance du centre de production d’aliments de synthèse, entretien et pilotage des vaisseaux, captation de l’énergie solaire, services optionnels… Ils assurent. Mais j’en ai marre de vivre dans cet espace clos et artificiel. Marre de vivre seul, marre de me distraire qu’avec des androïdes, marre de supporter la grisaille d’un décor en noir et blanc, marre de vivre sur la Lune. J’en ai marre de survivre. Ne le prends pas mal cher journal, mais je ressens un fort besoin de contacts avec mes presque semblables. S’il en reste… Regarde, maintenant que les nuages de cendres se sont dissipés et que les neiges ont fondu, comme la Terre est défigurée. On ne reconnaît plus les continents. Certains semblent avoir disparu. J’ai envoyé des astrorobots en mission de reconnaissance pour localiser mes anciens refuges. Pourvu qu’ils ne soient pas tous détruits.
10 juin 11526
Cher journal,
J’ai sauté le pas, je n’en pouvais plus ! Voilà trois heures que ma navette s’est écrasée sur la plage de sel d’une île à la végétation pourpre, seul vestige d’une Asie centrale méconnaissable. J’ai l’impression d’être sur une autre planète, dans un monde fantastique peuplé de créatures mutantes ; l’alchimie des polluants, des radiations et de la pisse d’aliens dans la matrice de Mère Nature, je suppose. Quoi d’autre aurait permis que la salicorne pousse désormais sur la carapace d’un crustacé ? Que les crocodiles rôdant au large d’une mer rosâtre soient devenus si colossaux, que les descendants de l’humanité aient des ailes à la place des bras… ? Quand j’ai vu ces humanoïdes à travers le hublot de la navette, quel choc ! Ils repèrent les symbiotes en mouvement et leur tombent dessus en un éclair. Leur vol est silencieux et lorsqu’on les voit enfin, au dernier moment grâce à leur bleu intégral qui se confond avec le ciel, il est déjà trop tard. Cette capacité à voler leur permet autant de chasser que d’échapper à la menace qui rampe au sol. En les voyant, je me suis senti vieux pour la première fois. Obsolète, asynchrone, rattrapé par l’évolution d’un présent qui est toujours mon futur. Il va falloir que je m’adapte.
11 juin 11526
Cher journal,
Mauvaise nouvelle : l’air est irrespirable. J’ai dû sortir en combinaison (…hhmm pffhh…) pour gravir l’ancien Himalaya devenu colline où mes astrorobots avaient détecté mon bunker-palace. J’espérais pouvoir y activer le système de survie intégré, mais mon refuge n’est plus qu’un trou éboulé dans la roche, détail (…hhmm pffhh…) que ces stupides astronazes n’ont pas mentionné. J’ai dû faire demi-tour. Je me souviens juste du clignotant de ma réserve d’oxygène, et du paysage qui tourbillonne. Je me suis réveillé (…hhmm pffhh…) dans ce nid tapissé de plumes bleues, de salicornes et de carapaces vides avec ma visière relevée et la sensation d’être enrhumé, bien qu’à l’évidence cette glue sur mon nez m’aide un peu à respirer… Mais pour combien de temps ?… Ces humains volants (…hhmm pffhh…) m’ont sauvé de l’asphyxie. Pourquoi ? Que suis-je pour eux ?
25 juin 11526
Cher journal,
Je crois (…hhmm pffhh…) qu’ils me maintiennent en vie pour m’étudier. Ils m’ont comparé aux squelettes qu’ils ont déterrés, et ont compris : je suis leur lointain ancêtre (…hhmm pffhh…), le fossile vivant d’une espèce éteinte. Un dinosaure, un lourdaud primitif. Certainement pas le héros de récits légendaires, moins encore (…hhmm pffhh…) un dieu sur Terre. Je ne suis qu’un vieux reste. Et une attraction pour tous les peuples humanoïdes de cette île ; j’ai vu défiler (…hhmm pffhh…) sept « races » distinctes d’hommes‑oiseaux et des êtres dotés d’une membrane leur permettant de planer d’un arbre à l’autre… C’est (…hhmm pffhh…) fascinant : face à son prédateur amphibie, l’humanité a évolué pour devenir arboricole ! Elle s’est adaptée aux dangers, à l’air, à l’eau, à la nature…
Pas moi. (…hhmm pffhh…) J’ai faim. J’ai soif. L’eau me brûle la gorge et le seul fruit que je parviens à ne pas vomir m’ulcère les intestins. Je (…hhmm pffhh…) dépends d’eux pour tout, comme un nourrisson. Je ne comprends pas leur langage ni leur façon de penser. Ils sont (…hhmm pffhh…) sans cesse autour de moi à me surveiller. Je me sens si seul. Je n’ai plus d’intimité, plus de liberté, plus d’autonomie… (hhmm…) Plus l’occasion de me jeter dans le vide. Je n’ai plus d’aptitude à vivre dans ce monde qui n’est pas le mien. Je n’ai plus que toi, cher (…hhmm pffhh…) journal.
Toi et mes erreurs. Toi et mes regrets. Toi et (…pffhh…) quelques secondes, quelques minutes peut-être encore. Toi (…hhmm pffhh…) et ce truc inutile, (…pffhh…) cette rigidité inadaptée à la mouvance de la Vie, ce (…hhmm pffhh…) caillou dans ma chaussure qui m’empêche d’avancer et qui (…hhmm pff…) est en train de me tuer : l’immortalité.
J’entrevois (…hm pffh…) enfin l’essence du divin (…hhmm pffhh…) alors que s’achève ma singulière odyssée. Je meurs (…hhmm pffhh…) pour la seconde fois. Je comprends combien (… pffhh…) je me suis fourvoyé en cherchant (…hh pffhh…) le divin dans l’éternité de ma chair, dans (…hhmm pffhh…) la quête d’une glorieuse renommée, dans la (…hhmm pffhh…) suprématie financière.
Je comprends enfin (…hhmm pffhh…) que le divin coule en tout être, en toute chose et à chaque (…hhmm pffhh…) instant, qu’il est là et partout (…hhmm pffhh…) en même temps, que sa magie (…hhmm pffhh…) œuvre en nous du début à la fin, à chaque poussée dentaire, à chaque (…hhmm pffhh…) centimètre de plus ou de moins, à chaque infime (…hpffhh…) changement.
Je (…hhmm pffhh…) comprends enfin (…pffhh…) que la Nature, morte ou vivante, (hhmm pffhh…) parce qu’elle évolue constamment, (…hhmm pffhh…) est le divin.
Je comprends enfin (…hhmm pffhh…) que ce divin m’a quitté (hhmm pffhh…) le jour de mes cinquante-trois ans, lorsque (…hhmm pffhh…) je me suis arraché à la Nature (…hhmm pffhh…) en m’injectant le sérum (…hhmm pffhh…).
Je comprends enfin (…hhmm pffhh…) que cette (…hhmm pffhh…) piqûre, c’était déjà (…hhmm pffhh…) la fin du (…hhmm pffhh…) voyage. Ma (…pffhh…) véritable (…hhmm pffhh…) mort (…hhmm pffhh…) d’être divin. (…hhmm pffhh…)
Je (…hhmm…) comprends (…hhmm pffhh…) enfin. C’est (…hh pffhh…) pas (…hhmm pffhh…) trop tôôoooohhhh…
FIN

Laisser un commentaire