
À quelque chose malheur est bon
Micka HB.
1er Prix & 1ère publication dans la revue littéraire Florilège, 2010 – Lecture : 9 min.
Un nouvel éclat s’abat devant lui, tranchant net le train d’une plaie aveuglante. Ses doigts sur ses paupières se relâchent et glissent vers ses tempes à la faveur d’un soupir résigné. Rien ne sert de lutter. C’est une de ces journées où le parfum des roses le transporte au cimetière, où le rossignol le pourchasse et lâche en plein vol de stridentes mises en garde, où les malles des voyageurs se jettent sur lui au prétexte du moindre virage, où ce monde embrumé de charbon et d’acier lui crache au visage un funeste présage… Joseph rouvre les yeux. Il saisit son bagage et fend la foule qui se presse dans la moiteur épaisse d’une vapeur omniprésente tandis que chante à tue-tête un chiffonnier imbibé d’absinthe, beuglant son amour inconditionnel à Sarah Bernhardt sur des airs d’opérette. Le temps de dépasser l’ivrogne et de refaire la mise au point, un autre flash lumineux foudroie Joseph, pétrifié au milieu du quai. Un rocher dans une rivière. La fluidité du trafic piétonnier n’y fait rien, le chef de gare l’interpelle après qu’un vieil homme lui ait fait comprendre, de sa canne, et de bon cœur, qu’il gênait le passage.
Séance d’apnée pour Madame qui resserre son corset et arrange sa tournure sous une sextuple épaisseur de jupons. La chevelure, soumise aux rudesses d’une armée de pinces à chignon, se dresse haut perchée. Le tombé de la robe est raide, le corsage ne fait pas un pli. Trois pas en arrière, là ; silhouette intégrale dans l’encart d’un vieux miroir ébréché, noblesse de l’allure et fierté du regard qui se reflète, inquisiteur, sur tout ce qui dépasse. Le front s’incline avec la promptitude de l’oiseau de proie en repérage. L’œil perçant considère et juge, sévère, sans pitié. Face, profil, trois quarts et pile sur l’envers du décor, corps vrillé et cou tordu, l’épouse surveille ses arrières ; nulle torture n’est vaine pour peu que l’on souffre avec élégance. Elle sourit, satisfaite. Il était temps car le petit se réveille.
Joseph peine à recouvrer ses esprits. C’est hagard et confus qu’il rassure un chef de gare consciencieux. D’autorité ce dernier le questionne, l’aiguille, soutient son frêle premier pas dans Cologne en pointant d’un geste révérencieux la majestueuse cathédrale gothique qui crève les cieux. Échos de claquements de sabots sur le parvis où s’agitent un homme grincheux et deux impatients équidés. Joseph se hâte de rejoindre l’habitacle de la diligence que son ami et collaborateur banquier de Londres Marcus Levy a fait affréter spécialement pour lui. Car nul autre que M. Joseph Moosbacher, diamantaire depuis plus de trente ans, et tailleur d’exception jouissant de la pleine confiance de ses employeurs, ne pouvait assumer l’acheminement de l’objet de la transaction ; le client est inestimable, le bien trop cher à ses yeux. Voilà plusieurs jours que Joseph a quitté son atelier d’Anvers et sa douce famille, plusieurs heures que la fatigue et le stress lui en font voir de toutes les couleurs dans des explosions hallucinatoires de diamants aux reflets étincelants. La route promet d’être longue et périlleuse, il se languit déjà des retrouvailles avec sa tendre bien-aimée et ses filles mignardes.
Le poupon bâille et s’étire sous l’attention bienveillante de sa mère. Elle lui caresse la tête, dépose un baiser sur sa joue rose, le prend dans ses bras. C’est l’heure de sa promenade quotidienne. L’occasion pour la jeune femme d’exhiber sa petite merveille à tout le voisinage, aux commerçants, commères et passants. C’est un bel angelot aux yeux bleus, sain, vigoureux, de constitution parfaite. Après les disparitions tragiques de ses précédents bébés – le premier en bas-âge, le deuxième en couche, le troisième in utero – celui‑ci porte en lui tous les espoirs d’une mère hantée par les chagrins du passé et par la crainte du sort à venir. Les médecins l’ont prévenue : plus de nouvelle tentative. Après maintes complications, son corps ne supporterait pas le traumatisme d’une grossesse supplémentaire. Qu’importe pour Klara puisque le fruit de sa persévérance est là : son fils unique adoré, d’une beauté incommensurable, chair de sa chair, le plus pur des reflets d’elle-même. À trois ans révolus le garçon a parfaitement percé les mystères de la bipédie, toutefois sa mère a coutume de le porter bien haut sur la hanche au milieu des chalands, soucieuse de leur faciliter la contemplation de son splendide exploit. C’est ainsi qu’elle rejoint la grand-rue, qu’elle traverse la place principale devant l’Hôtel de Ville, qu’elle fait le tour de son monde jamais avare d’éloges – politesse oblige. Et c’est chaque fois fourbue qu’elle regagne son domicile.
Deux heures ont passé, Monsieur son mari ne tarde pas à rentrer du travail. Avec toujours cette sombre expression sur le visage, le sourcil ombrageux et la moustache qui frise à la vue de sa femme toute chiffonnée. Si Monsieur son mari est le plus heureux des pères, il n’apprécie guère les désordres de la maternité qui chahutent constamment la toilette de son épouse.
Brinquebalé de droite et de gauche depuis deux jours dans sa coquille de bois, Joseph se sent comme la bille d’un grelot pris dans le galop fou d’un troupeau dévastant tout sur son passage au milieu des étals de la place Römerberg. Le soleil se couche, la diligence interrompt son parcours à Francfort où hommes et chevaux peuvent profiter d’un goûteux repas suivi d’un long repos. Cependant Joseph peine à trouver le sommeil. Redoutant qu’une main preste glissée sous sa chemise ne lui dérobe son précieux colis, il s’efforce de maintenir au plus haut sa vigilance. Et s’assoupit finalement au premier cri du rouge-queue, peu avant l’heure du départ.
Le client ne tolèrera aucun retard. Franz le sait. Voilà une semaine qu’il ressasse ce postulat au nez de sa montre de gousset, telle une incantation vouée à conjurer la mauvaise fortune. La puissante firme De Beers lui a confié une mission en vertu de laquelle il joue sa place, sa réputation, son avenir. Franz en a conscience. Ses rôles d’intermédiaire et de représentant de sa firme exigent tact et sang-froid. Le rendez-vous avec le client est pris dans un salon privé, au quatrième étage d’une demeure bourgeoise avec vue sur la place principale, dans trois jours. Franz s’y trouve déjà. Il répète sa mise en scène au geste près, tout doit être parfait. Accueil cordial, privilégié, dénuée d’obséquiosité ; négociations fermes menées sur du velours ; arrivée de M. Moosbacher pour finaliser la transaction autour d’un grand cru. Franz supplie sa tocante. L’acquéreur n’excusera nul incident, Franz en est convaincu, l’affaire est trop importante. Il refait sa chorégraphie pour la énième fois, s’approche de la fenêtre, imagine la venue de son collègue non loin de cette belle jeune femme portant son enfant d’une façon si singulière…
Klara cède soudain à la douleur d’un tour de rein et dépose son fils à terre. Les bonnes femmes alentour s’en amusent, la femme-perchoir s’en agace. Elle attrape son rejeton par la main et décide de montrer à ces vipères comme il marche bien.
Deux autres jours passent avant d’atteindre la ville de Nuremberg ; Joseph est juste dans les temps. De son côté, Franz règle les derniers détails de la rencontre dans un dialogue sans répit ni réponse avec son horlogerie de poche. Et, comme à chaque fois au moment de guetter le va-et-vient de la rue, son attention se dissipe sur les courbes de cette jolie maman, toujours la même. Qui papote gentiment près de la fontaine des Pêcheurs, admirez Mesdames, voyez comme il grandit droit, comme son sourire est franc, comme sa prestance est déjà celle d’un roi ; ce petit ira plus loin que son père, c’est certain ! Plus loin que la frontière. Car Monsieur le mari de Madame est Inspecteur des Douanes. Vos papiers, vos bagages, vos intentions, vos trésors cachés, tout. Le douanier veut tout savoir, tout vérifier, c’est son métier, sa fierté, sa vie. Perspicace, rigoureux, efficace, rien ne lui échappe, personne ne passe la ligne de démarcation austro-allemande de Braunau Am Inn sans son consentement. D’ailleurs, lorsque la diligence de Joseph Moosbacher se présente au barrage le lendemain vers les seize heures, le douanier ne tarde pas à flairer la marchandise de valeur. Le contrôle s’éternise à mesure que s’empêtre en justifications un Joseph à bout de nerfs. Le temps file, les chevaux s’ankylosent et le cocher somnole depuis longtemps. L’heure du rendez-vous approche et rien ne bouge, excepté Joseph. Qui trépigne, se crispe, s’agace. Son sang cogne une mutique colère tandis que l’autre en uniforme n’en finit pas de lambiner, passant tout en revue pour la troisième fois, jusqu’à l’hygiène buccodentaire de l’attelage passablement docile. C’en est trop pour Joseph qui s’apprête à lui coller son poing en travers quand – Ô miracle ! – le passage se dégage enfin ; circulez. Joseph rabroue le cocher, le fouet claque plus fort, c’est la course. Plus que neuf minutes pour arriver sur les lieux. À cet instant Franz est en plein exposé de la fiabilité du diamantaire tout en esquivant quelques pas de côté pour se placer, mine de rien, dans l’axe de la fenêtre. Il devrait voir surgir la diligence d’ici peu. Son œil papillonne furtivement avant de refaire face au client assis sur un canapé en acajou de style Biedermier. Soudain ce dernier se lève pour le rejoindre ; Franz n’avait pas prévu ce cas de figure. Qu’à cela ne tienne, il improvise sur le bleu du ciel baignant le bulbe fameux de l’église Saint‑Étienne, sur l’harmonie des façades colorées, sur le charme discret des modestes bourgades de province et leurs trésors de beauté comme, tenez, cette femme par exemple, près de la fontaine, accompagnée de son jeune enfant…
Quand déboule enfin sur la place, dans un grondement terrible, une diligence en furie qui tourne trop sec et freine trop court puis bascule sur sa tranche et s’écrase dans un fracas assourdissant. Le cocher s’envole, les gens s’écartent, les chevaux affolés tirent en tous sens et se cabrent dangereusement. Derrière une vitre du quatrième étage se figent deux mines choqués, bouches béantes et yeux ronds. De braves gens entreprennent de calmer les bêtes, ramassent le cocher et aident M. Moosbacher, recroquevillé sain et sauf sur une minuscule bourse de cuir, à s’extirper des débris. Le diamant est intact, il est encore temps pense-t-il, et personne n’est gravement blessé : tout va bien. Jusqu’au cri glacial d’une femme. Devant elle, coincé entre deux rayons de la roue du véhicule renversé, le petit bras potelé de son fils. L’extrémité est sanguinolente. Klara devient hystérique. Elle se rue à plat ventre sur les fragments épars à la recherche de son unique raison de vivre. Sa détresse s’élève en une plainte oppressante à mesure qu’elle s’enfonce sous les décombres. Son supplice déchire le cœur des habitants. Une voisine dissimule ses sanglots derrière ses paumes, une autre dans son châle. L’enfant mutilé est retrouvé inconscient, sans souffle, sans réflexe. En le serrant contre sa poitrine, cherchant à raviver la chaleur fuyante de son corps mutilé, sa mère peu à peu se meurt. La ville entière l’escorte jusqu’à l’hôpital du Saint-Esprit. Des blouses blanches s’emparent du bras, puis du garçonnet, et disparaissent derrière une porte interdite. Le temps s’arrête. Les témoins de l’accident se regroupent à la chapelle Saint‑Népomucène pour prier le Seigneur de laisser vivre l’innocente victime. De son côté Joseph vacille, son pas flageolant trahit la profonde affliction d’une culpabilité qui le ronge tandis qu’il se dirige tant bien que mal vers la jeune femme ensanglantée, effondrée sur un banc de l’église attenante. Il veut lui exprimer ses regrets, lui faire ses excuses, lui assurer qu’il remonterait la mécanique du temps s’il en avait la magie, dans l’instant. Tandis qu’il saisit l’ampleur du mal qu’il vient de faire, à ce petit, à sa mère, à toute sa famille, Joseph se sent pris à la gorge. Les remords étouffent son courage, c’est trop dur. Il recule. S’appuie contre une colonne. Plie sous le poids de sa faute. Jamais il ne se pardonnera. Ni à lui, ni à son dieu qui a laissé le drame se produire. Joseph ne comprend pas, Joseph ne l’admet pas, comment est-ce possible, pourquoi ? Il est pourtant un honnête homme, un père responsable, un époux aimant, un croyant qui suit scrupuleusement les commandements de sa religion, qui célèbre chaque fête dans le plus strict respect des traditions et des lois hébraïques. Alors pourquoi, comment, qu’a-t-il fait de travers ? Joseph est bouleversé. Il doit pourtant se reprendre, se lever, se dénoncer, affronter sa honte et la détresse de cette malheureuse, avouer sa responsabilité et faire résipiscence, il le faut, Joseph s’y prépare. Une lumière vive le devance : la porte s’est ouverte. Deux médecins pénètrent dans la nef. L’un d’eux pose sa main sur l’épaule de Klara… Ils n’ont rien pu faire, ils sont désolés. Klara est anéantie. La foi de Joseph aussi.
Quelques jours plus tard, au cimetière, il attend au côté d’un agent. À force de supplications, les autorités locales lui ont accordé la permission de présenter ses condoléances aux parents endeuillés. Le père s’éloigne en premier. La mère, elle, ne peut se résoudre à abandonner son ange sous cette lourde pierre tombale. Alors elle murmure, tendrement, son amour éternel. Et tandis que sa main fébrile caresse l’inscription gravée dans le marbre, elle promet de revenir chaque jour…
À notre regretté fils chéri,
Adolf Hitler,
20.04.1889 – 17.06.1892.
FIN

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